Dans Gradec, la ville haute de Zagreb – La pipe de Magritte

 

Croatie Zagreb Magritte

L’hôtel a la particularité d’être situé au pied de la ville haute, Gradec, que l’on peut rejoindre par un escalier public qui grimpe à flanc de colline. Dans Gradec, les maisons sont basses, avec des toits pentus et des doubles fenêtres à petits carreaux. Quand elles n’ont pas conservé leur parure gris socialiste, elles arborent des bleus pétards, des jaunes moutarde, des verts intenses. Mais c’est encore bien rare, même de magnifiques petits palais au baroque exacerbé restent tristes et délabrés. L’ensemble a le même petit air que le centre de Prague, l’été 1990, avant que ne s’abattent les flux de touristes d’Europe de l’Ouest et que la ville ne se police et ne perde sa population et son âme en se « salzburguisant ».

Extérieurement, l’habitat paraît très dégradé, les cours intérieures sont encombrées de nombreux appendices : garages, ateliers, appentis. L’insuffisance d’entretien est également sensible dans les parties collectives de la ville, trottoirs défoncés, lampadaires cassés, ordures abandonnées et façades taguées… Mais, l’ensemble n’est pas sans charme, comme celui d’un film d’avant-guerre, en noir et blanc.

Sur les murs dégradés qui entourent l’église Sainte-Catherine, parmi les nombreux graffitis, je repère un dessin au pochoir, une pipe à la « José Bové » sous titrée de la mention : « Ceci n’est une pipe » ! En français ! Certes avec une omission ; bien sûr il faudrait lire « Ceci n’est pas une pipe ». Dans un escalier pentu qui descend de la ville haute, et dans divers endroits de Gradec, je retrouve à nouveau ce dessin au pochoir reproduisant une peinture de René Magritte, de 1929, aussi appelée « La trahison des images ».

« La fameuse pipe, me l’a-t-on assez reprochée ! Et pourtant, pouvez-vous la bourrer ma pipe ? Non, n’est-ce pas, elle n’est qu’une représentation. Donc si j’avais écrit sous mon tableau « ceci est une pipe », j’aurais menti ! »[1]

Dans Zagreb, aujourd’hui, circule donc un amateur d’art et de provocation artistique qui reproduit de-ci, de-là, avec une faute de grammaire certes mais qu’importe, une œuvre d’un peintre surréaliste !

Le dimanche matin, vers 10h00, les familles apparaissent, toutes endimanchées, pour aller remplir les églises. La ferveur populaire pour les saints et la Vierge s’exprime également dans le passage voûté de la Porte de Pierre, une des portes fortifiées de la ville haute, où les gens se signent devant une peinture miraculeuse qui aurait été retrouvée intacte dans les ruines de la porte après son incendie. Certains prient dans le passage, parfois à genoux, ou en étreignant les grilles qui protègent le petit oratoire. Je profite aussi de l’ouverture des églises pour tenter de les visiter, mais celles-ci sont pleines à raz-bord de jeunes adultes et de leurs enfants au point qu’une partie des fidèles doit assister debout à l’office. Du Gesu de Gradec je ne peux qu’admirer subrepticement, au fond de la nef, un bâtiment de taille modeste, sans vaste nef ni transept, encore moins de coupole, mais décoré façon baroque allemand, avec de nombreuses peintures sur fond rose entre des colonnes de stuc blanc.

Privé de visite d’églises pour cause d’affluence à la messe, je vais au hasard dans les petites rues aux pavés inégaux et aux petites maisons basses, quand soudain résonne un air d’accordéon parisien ! Dans Zagreb qui se réveille paresseusement, un dimanche matin, je n’étais alors qu’une silhouette, une ombre passant et repassant dans les rues encore vides, sans attaches familiale ou professionnelle, moins encore que ce maigre chat noir se cachant sous les voitures garées dans sa rue. Mais il suffit d’un air d’accordéon, comme une faille dans l’espace et le temps, pour faire concorder un moment vide avec le rappel d’autres lieux où j’existe, je vis, je suis lourd de mon quotidien, de mon passé, de mes relations, de mes attaches.

« C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces quelques heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti »[2].


[1] René Magritte.