Emma Bovary, une figure internationale ? - Echanges culturels ou mondialisation mercantile ?

 

Sri Lanka Madame Bovary

En cours de route, entre Kandy et Nuwara-Eliya, notre attention est attirée par des affiches apposées dans les villages, affiches barrées du titre, en gros : « Madame Bovary » ; en français, avec une mention complémentaire : « Adults only » et avec des indications de dates proches. Le reste est, malheureusement pour nous, écrit en cinghalais, mais tout laisse à penser que le roman de Gustave Flaubert donne l’occasion de représentations théâtrales ou, à minima, à une lecture de l’œuvre.

Nous étions à mille lieues de penser que nous croiserions le chemin d’Emma Bovary au Sri Lanka ! Cette affiche permet d’ailleurs de tirer au moins deux enseignements. Le premier, c’est que la culture française à l’étranger n’est pas tout à fait morte, elle bouge encore puisque des artistes locaux représentent « Madame Bovary » dans les villes et villages montagnards du Sud du Sri Lanka. Le second, c’est que l’histoire de « Madame Bovary » est encore scandaleuse puisque les comédiens ont jugé nécessaire de rajouter la mention « Pour adultes seulement ».

Emma Bovary est le symbole de l’amour romantique, toutefois « ce n’est pas un homme qui la corrompt, mais ses lectures »[1], car à partir d’elles « Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres »[2]. Et Madame Bovary avait aussi besoin de ses lectures pour se souvenir des caresses de ses amants.

Faut-il penser qu’il existe aujourd’hui des « Madame Bovary » kandyennes ou dambullaises qui, corrompues par leurs lectures, rêvent de l’amour passion et soient prêtes à tomber dans les bras du premier Rodolphe venu ? Mais sont-ce les lectures qui, aujourd’hui encore, « pervertissent » les jeunes filles et jeunes femmes du Sri Lanka ? Ne sont-ce pas plutôt les revues « people » ou la télévision qui semble être présente dans de nombreuses maisons s’il faut en croire les antennes juchées sur les toits ?

Mais, que le support de la rêverie des jeunes femmes – mais certainement aussi des jeunes hommes, voire des moins jeunes ! -, de la recherche d’un ailleurs plus exaltant que la vie courante, soit un livre, une revue ou la télévision, dans tous les cas, c’est toujours d’évasion d’une vie médiocre et routinière, à l’horizon limité, qu’il s’agit. Gustave Flaubert n’avait-il pas sous titré son œuvre : « Mœurs de province » ? Ces modernes Emma se contentent-elles d’échanger des miniatures et des boucles de cheveux avec leurs amants, ou ne vont-elles pas jusqu’à plaquer leurs « Charles » de maris pour devenir bonnes ou serveuses à Colombo ?

Le matraquage de rites européens liés à la fête de Noël me laisse perplexe. Ils apparaissent parfaitement incongrus appliqués à un contexte géographique et culturel différent ce qui en souligne le revers : des opérations à buts commerciaux. A contrario, bien qu’il s’agisse également d’une œuvre étrangère, imaginée dans un contexte historique et social très différent, la représentation d’une pièce extraite de l’œuvre de Flaubert me semble très intéressante et positive. L’objectif ne relève pas de visées commerciales à caractère hégémonique et mercantile mais de la confrontation de cultures, d’idées, de références, de systèmes de pensée qui peuvent s’enrichir de leurs différences. L’histoire individuelle d’Emma renseigne sur l’histoire économique, sociale, culturelle, d’un peuple européen, la France de la moitié du XIXe siècle. Mais, surtout, cette histoire doit aussi poser question et interrogation dans un pays qui accède progressivement au développement, à l’amélioration des revenus, à l’élévation du niveau d’éducation, à l’émergence de l’individu et à la recherche du bonheur personnel.

Ce ne sont évidemment pas les échanges entre sociétés et entre cultures qui sont à proscrire, comme nous-mêmes qui essayons de comprendre la culture cinghalaise au cours de ce voyage, mais la pensée unique liée à un système de pouvoir économique à caractère hégémonique.


[1] Joyce Carol Oates. « D’où vient donc l’amour qui nous dévore ? ». Courrier international. 23/12/1999.

[2] Gustave Flaubert. « Madame Bovary – Mœurs de province ». 1857.

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