Une place sans église ni palais - Mais une sombre statue - Un symbole de la lutte contre l'obscurantisme

 

Rome Parione Campo di Fiori Giordano Bruno

Par la Via Giulia ou par les petites rues parallèles au Corso Vittorio Emanuele II, nous débouchons sur le Campo dei Fiori, la place du champ aux fleurs qui est certainement la seule place de Rome sans église et sans palais ! Ce n’est toutefois pas son activité principale qui a déterminé son nom, car ce n’est qu’au XIXe siècle que s’est installé ici le marché aux fleurs, mais aussi aux fruits, légumes et poissons. Selon la tradition, son nom proviendrait de Flore, amoureuse de Pompée, mais plus prosaïquement son origine est vraisemblablement liée au fait que cet espace était une friche au XIVe siècle.

Depuis, le Campo dei Fiori est devenu un des lieux « branchés » de Rome tout en restant populaire car le centre de Rome est encore habité de petites gens, artisans, commerçants, retraités. Il n’est qu’à se promener dans les ruelles qui entourent la place pour y rencontrer de petits commerces, des laveries automatiques, des échoppes étroites d’artisans.

Sans église et sans palais le campo dei Fiori, mais non sans monument ! Au centre de la place se dresse la sombre statue de Giordano Bruno (1548 / 1600) qui fut brulé à cet endroit comme hérétique.

Son crime ? Avoir rejeté la théorie de la Trinité, celle de la transsubstantiation[1] qui venait d’être approuvée par le Concile de Trente (1545 / 1563), nié la virginité de Marie et soutenu la représentation copernicienne du monde, plus nombre d’autres récusations d’éléments du dogme catholique qui nous apparaissent aujourd’hui bien insignifiants ! Il allait jusqu'à affirmer : « L'univers est infini, peuplé d'une multiplicité de mondes analogues au nôtre ». Si la terre tourne autour du soleil et devient un astre banal, il n’y a plus de centre du monde, il n’y aurait donc plus un seul monde mais une pluralité infinie d’univers, ce qui mettait à mal le dogme catholique de la création, et de la place respective de Dieu et de l’Homme.

Cela faisait donc beaucoup pour un seul homme. Beaucoup trop même au moment où l’église était confrontée au schisme protestant et à la perte de son influence sur une grande partie de l’Europe centrale et du Nord. Même si, mais ceci n’excuse pas cela, le sac de Rome par les lansquenets impériaux ne date que de soixante dix ans, qui vit Rome livrée au meurtre et au pillage de toutes ses richesses (6 mai 1527). C’est d’ailleurs sur le campo dei Fiori que les soudards, souvent protestants, du très catholique empereur Charles Quint installèrent leur camp. Au schisme protestant, l'église catholique oppose une « contre-réforme » qui met sous tutelle les sciences et les idées humanistes. Giordano Bruno en fera les frais même si la tradition veut qu’il ait déclaré aux juges : « Vous avez certainement plus peur en prononçant cette sentence que moi en l'écoutant ».

Giordano Bruno deviendra une référence pour les républicains, les socialistes, qui le placeront à l'origine d’une pensée moderne, rationaliste, annonciatrice de la laïcité et de la révolution française. En France, le très célèbre « Tour de France de deux enfants », est publié en 1877 sous le pseudonyme de « G.Bruno » ! Ce livre servira de base à l’éducation et l’édification des enfants de la IIIe République pendant de nombreuses années comme « livre de lecture courante » pour le cours moyen.

Curieusement, la statue de Bruno donne du personnage une représentation austère, sévère, alors qu’il développait une pensée multiforme, impertinente, satirique. S’il n’y avait son nom gravé sur le socle, sa représentation ferait plutôt penser à la sombre et inquiétante figure du prédicateur Savonarole, ce triste sire défenseur d’un intégrisme chrétien antihumaniste. Ce qui est quand même un comble ! Je suppose que les commanditaires de la statue, comme le sculpteur, en lui donnant cet air grave et sombre, voulaient souligner ainsi le crime alors commis par l’église, car cette statue a été au centre, là encore, d’une lutte terrible qui n’est pas tout a fait terminée.


[1] Pour les esprits rationalistes ou peu au fait des dogmes religieux de l’église catholique romaine… transsubstantiation : transformation du pain en la chair du Christ et du vin en son sang au cours de la messe, tout en conservant leur structure initiale.

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