L'inauguration de la statue de Giordano Bruno - Marché aux légumes et supplice de la corde

 

Rome Parione Campo dei Fiori Bruno-inauguratio 9-6-89

Dans une Rome libérée du joug papal, les libres penseurs, républicains, garibaldiens et francs-maçons, se sont fait un malin plaisir d’inaugurer cette statue due au sculpteur Ettore Ferrari, en 1889, sur le lieu même où le penseur fut exécuté, ceci malgré toutes les pressions de l’église. Le Pape Léon XIII Peci (1878 / 1903) passera la journée entière en jeûne aux pieds de la statue de Saint-Pierre pour expier ce sacrilège. La presse catholique, elle, se déchaînera, contre cette « orgie satanique », ce « triomphe de la synagogue, des archimandrites[1], de la maçonnerie, des chefs du libéralisme démagogique », ce « tintamarre de l'ignorance et de la malignité anticléricale ».

Mais ne pensez pas que le temps soit passé et a fait oublier le scandale de l’érection de cette statue en plein cœur de la ville papale, à deux pas du palais de la Chancellerie, territoire du Vatican. La hiérarchie catholique n’a jamais accepté ce monument et a cherché tout au long du XXe siècle à le faire abattre. Faute d’y arriver, le cardinal Roberto Bellarmino, qui fut responsable de l’instruction des procès de Giordano Bruno et de Galilée, a été canonisé en 1930 par Pie XI Rati (1922 / 1939), ce qui était quand même faire preuve d’un esprit de revanche particulièrement étroit, sectaire et rétrograde !

Et croyez-vous qu’après Vatican II les choses aient changées ? Certes, le 3 février 2000, à l’occasion du 400e anniversaire de la mort de Giordano Bruno, le cardinal Poupard, président du conseil pontifical pour la culture, a exprimé les regrets de l’Eglise devant les bûchers de l’Inquisition. Il était temps ! Mais, s’il affirma leur « incompatibilité avec la vérité évangélique », il confirma que Giordano Bruno ne serait pas réhabilité. « La condamnation pour hérésie de Bruno, indépendamment du jugement qu'on veuille porter sur la peine capitale qui lui fut imposée, se présente comme pleinement motivée» ! Sauf que, c’est justement parce qu’il fut condamné par l’église et que, livré par elle au bras séculier, il fut assassiné. On peut donc penser que, pendant de nombreuses années encore, l’organisation de manifestations aux pieds de la statue par les humanistes, les défenseurs de la liberté de penser et les démocrates, restera un moyen d’affirmer son refus des dogmes, de son indépendance d’esprit et de sa volonté de liberté.

Tous les matins, sauf le dimanche, le Campo dei Fiori, accueille un des marchés les plus fréquentés de la ville, avec un grand choix de fruits, de légumes, de fromage, de pâtes fraîches, de poissons et de fleurs. Il connaît une grande animation depuis le Moyen-âge, notamment depuis que les pèlerins le traversaient pour se rendre à Saint-Pierre, en empruntant le nouveau pont Sisto (1473).

« La place du Campo dei Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères »[2].

La place était le centre d’un lieu important de commerce et d'artisanat selon les indications des noms des rues voisines : via dei Cappeleri (rue des chapeliers), via dei Chiavari (rue des serruriers), via dei Giubbonari (rue des tailleurs). Toutefois la via della Corda, qui rejoint, au Sud, la place Farnèse, ne témoigne pas du métier de cordelier mais du supplice de la corde que l’on pratiquait au centre du Campo. On suspendait le supplicié par les bras avec une corde à un échafaud. Ce supplice qui aboutissait à la dislocation des épaules et des bras y fut infligé jusqu'à l’occupation de Rome par les troupes de Bonaparte.

Les groupes mystiques et ésotériques y situent, dans une boutique d’orfèvre juif, la découverte, en 1897, d’une médaille censée représenter le « vrai visage du Christ ». L’anecdote n’aurait aucun intérêt si elle ne véhiculait pas tous les clichés les plus racistes et éculés sur les Juifs ! Un vieux juif (existe-t-il seulement de jeunes juifs ?), faisant commerce de ferraille (les Juifs et la récupération !) et de pièces de monnaie anciennes (les Juifs et l’argent !), vend (les Juifs cupides !) pour deux sols (et non trente deniers), le vrai visage de Jésus (les Juifs déicides) !

L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie souvent atrocement.


[1] Archimandrite : titre honorifique donné au supérieur d’un couvent orthodoxe.