Une statue informe - Mais bavarde !

 

Rome Parione Pasquino 3

Juste avant la place Navona, à un coin de rue, est posé, sur un socle, un morceau d'une statue de marbre : « Pasquino ». Malgré son visage très abîmé, sans compter qu’il est aussi cul de jatte et manchot, Pasquino est un des Romains les plus bavards qui soit ! Et cela dure depuis plus de cinq siècles.

Autrefois, Pasquino était muet, il ne s’appelait d’ailleurs pas Pasquino mais Ménélas. Il a commencé sa carrière en Grèce, au premier siècle avant Jésus-Christ et s’occupait surtout de soutenir son ami mourant Patrocle. Exilé à Rome, il disparut pendant près d’un millénaire pour réapparaître en 1501 lors de fouilles pour le pavage des routes et les fondations du Palais Orsini. Il a dû être jugé trop laid et amoché pour aller enrichir la collection d’antiques d’un riche amateur d’art[1] et le cardinal Oliviero Carafa le fit placer à l’endroit de sa découverte, au coin du Palais Braschi avec la Piazzetta di Parione. C’est là qu’il demeure depuis, même si de très nombreux projets ont été faits pour le déplacer et le faire disparaître.

C’est que, depuis sa redécouverte, la statue s’est mise à parler ! Et pas pour dire du bien des puissants ! La statue a commencé à faire parler d’elle quand, au début du XVIe siècle, le cardinal Oliviero Carafa a drapé chaque année, à l'occasion de la Saint-Marc (25 avril), le torse de la statue avec une toge décorée d'épigrammes en vers latins. Cette action du cardinal a introduit la coutume de critiquer le pape et son gouvernement en écrivant de courts poèmes satiriques, en dialecte romain, et de les suspendre au cou de la statue de Pasquino. De cette pratique est né le terme de « pasquinade », à savoir un pamphlet anonyme en vers ou en prose[2].

Non seulement Pasquino parle, mais il a surtout un franc-parler qui en indispose plus d’un, surtout les papes quand ils étaient une puissance temporelle et qu’ils pressuraient le pauvre monde. Les Romains, gouailleurs et railleurs, prirent la fâcheuse habitude d’aller y placer des libelles et des poèmes satiriques vengeurs[3]. Après l’inauguration de la fontaine des fleuves (1651), sur la Piazza Navona, Pasquino a notamment déclaré :

« Ce que nous voulons, ce ne sont pas des obélisques ni des fontaines ; nous voulons du pain, du pain et encore du pain » !

Stendhal rapporte que Pasquino aurait également proclamé à propos d’Innocent VIII :

« Cet être funeste a engendré huit garçons et autant de filles; on peut donc l'appeler à juste titre le père de Rome » !

Si Pasquino est devenu la première « statue parlante » de Rome, elle n’était plus la seule. Il y en avait désormais six dans Rome : « Marforio », figure masculine de la Rome impériale allongée sur un triclinium, situé aujourd’hui dans la cour d’entrée du Musée Capitolin ; « Madama Lucrezia », buste féminin représentant la fille de Nicolò d’Alagno, Sénateur de Rome en 1428, installée au coin de l’église S. Marco au Palazzo Venezia ; « Facchino », buste masculin qui tient dans ses mains une barrique d’où surgit une gerbe d'eau, installé dans une niche de la via Lata (Palazzo De Carolis) ; le « Babuino », statue représentant un silène (être mythologique qui est représenté gonflé comme une outre) située via del Babuino, et enfin, « l'abbé Luigi » une statue antique représentant un consul ou un sénateur romain, place Vidoni .

Mais Pasquino et les autres statues parlantes de Rome ne brocardaient pas que les papes. Après l'annexion des États pontificaux par Napoléon Ier, en 1809, celui-ci fit expédier en France de nombreux chefs d’œuvre. En 1810, une pancarte sur Marforio posait alors la question : « E vero, Pasquino, Ghe tutti i Francesi sono ladri ? » (C’est vrai, Pasquino, que tous les Français sont des voleurs ?). A quoi Pasquino répondait : « Tutti, no, ma buona parte ! » (Tous, non, mais une bonne part ! Jeu de mot sur « Bonaparte »)


[1] Bernini, à qui l’on demandait qu’elle était la plus belle statue de Rome, aurait répondu « celle de Pasquino » ; ce qui faillit lui attirer des ennuis, car son interlocuteur crut qu'il se moquait de lui.

[2] Cristina Giovannini. « Pasquino e le statue parlanti ». 1997.

[3] Mary Lafon. « Pasquino et Marforio, les bouches de marbre de Rome ». 1877.

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