Une succession d’architectes – Une œuvre originale de Borromini mais en partie dénaturée

 

Rome Parione Santa Agnese in Agone

Sous l'église Santa Agnese sont situées des ruines romaines, ce qui n’a rien de très miraculeux à proximité du cirque de Dioclétien, mais ces ruines seraient celles où Agnès fut martyrisée.

Selon la tradition Agnès aurait rejeté les avances du fils du préfet de Rome. Le préfet aurait alors exigé d’Agnès qu’elle sacrifie aux dieux romains sous peine d'être enfermée dans un bordel. Refusant de céder, Agnès fut dépouillée de ses vêtements et conduite, nue, à travers la ville, jusqu'au lieu de prostitution, mais ses cheveux se mirent à pousser miraculeusement cachant entièrement sa nudité. Elle fut alors exécutée. Les sources antiques des IVe et VIe siècles sur le martyr de la sainte ne mentionnent toutefois aucune indication topographique précise et proposent plusieurs variantes de son exécution. Les questions à résoudre seraient donc les suivantes : pourquoi et comment le culte d’Agnès s’est-il développé dans les ruines du stade assimilées au lieu de son supplice ? Toujours est-il que l’existence d’un lieu de dévotion aménagé dans l’une des voûtes de la cavea est attestée dès le VIIIe siècle.

Innocent X Pamphili, quand il décida de remodeler la place, choisit d’édifier un nouvel édifice plus digne de la sainte… comme de l’emplacement de son palais ! La conception originale du monument (1653 / 1657) est de Girolamo Rainaldi (1570 / 1655) qui dirigea les travaux initiaux de construction. Le plan d’origine était celui d’un édifice à plan central, en croix grecque, l’autel étant situé en face de la porte d’entrée et les deux absides dans l’axe transversal, avec une coupole sans tambour, précédé d’un vestibule et comportant une façade rectiligne flanquée de deux tours latérales.

En 1653, le pape confie la poursuite des travaux à Francesco Borromini. Sur la base des ouvrages déjà effectués, Borromini modifie le plan d’origine : il élimine le vestibule, imagine une coupole légèrement ovale, posée sur un tambour élevé largement éclairé par de hautes fenêtres. La façade est légèrement concave, encadrée de deux ailes, afin de ne pas entraver la vue sur la coupole,  terminées par des campaniles à loggias à trois étages de pilastres.

A la mort du pontife son successeur, Alessandro VII Chiggi (1655 / 1667), constitue une commission pour enquêter sur d’éventuelles erreurs de Borromini, avant de lui retirer l’exécution des travaux qu’il confie alors à… Carlo Rainaldi, le fils de Girolamo ! Le projet de Borromini est modifié, altéré par l’ajout d’un fronton, l’abaissement de la lanterne, bref, en la rendant plus « sage » et plus « conforme » et avec une décoration intérieure (due à un élève du Bernin !) enrichie de marbres polychromes et de putti.

« Que dites-vous de l’église Sainte Agnès, de son portail, de ses campaniles, de son dôme, de sa forme ovale, de son architecture à colonnes corinthiennes, tant au dedans qu’au dehors, de son superbe pavé de marbre à compartiments, de ses revêtements de marbre, sculptures, dorures, stucs, peintures, etc. Ne convenez-vous pas que l’on ne peut rien voir de plus riche et de plus orné ? ».

A quoi Charles des Brosses ajoute perfidement, en chute finale :

« Au reste, on trouve beaucoup de choses à reprendre dans l’architecture de cet édifice, plus magnifique que régulier »[1].

Faut-il déjà voir là pointer la querelle des classiques et des baroqueux ? Et pourtant Stendhal, qui n’aimait pas le « rococo », affirme que c’est « une des plus jolies églises de Rome » ! Allez comprendre.

Le plan de Santa Agnese in Agone fera néanmoins des émules, par exemple à Saint-Louis-des-Français de Séville (1699 / 1731) ou à Saint-Nicolas de Staré Město à Prague (1732 / 1735), mais revisité dans la forme et les décorations façon baroque andalou ou façon baroque tchèque, soulignant à chaque fois l’extraordinaire inventivité de chacun des peuples !

 

Rome, Montpellier, 2002 / 2015.