Une incongruité architecturale et symbolique – Mais peut-être pas politique !

 

Allemagne Bavière Regensburg Walhalla

A quelques kilomètres au Sud-est de Ratisbonne, sur une colline boisée surplombant une boucle du Danube, est érigé un curieux monument, de 1842, parfaitement incongru dans le paysage : un temple grec ou romain, de style néo-dorique ! Et de belle taille : 74 mètres de long, 35 mètres de large et 20 mètres de haut. Bref, imaginez l’église de la Madeleine (1806 / 1812) transposée sur une colline. C’est Louis Ier de Bavière (1825 / 1848) qui eut l’idée de la chose laquelle fut confiée à l'architecte Leo von Klenze. Plus farfelu encore, cette référence à notre héritage gréco-romain est affublée du nom de « Walhalla » à savoir, dans la mythologie germanique, le séjour éternel du dieu Odin (Wotan) où les guerriers morts au combat continuent, de jour, à mener des combats sans mort ni blessure et, de nuit, à manger et boire de l'hydromel servi par les Walkyries dans les crânes de leurs ennemis ! Enfin, dernière contradiction – mais manifestement les initiateurs de cette étrangeté n’étaient pas à une contradiction près – ce « Walhalla » est dédié aux grands hommes qui illustrèrent la civilisation allemande, artistes, militaires, rois, scientifiques, personnalités, morts certes, mais pas dans des combats guerriers !

On y trouve donc, pêle-mêle, les bustes de Otto Von Bismarck et Konrad Adenauer (chanceliers), Jean-Sébastien Bach, Joseph Haydn, Christoph Willibald Gluck, Wolfgang Amadeus Mozart, Ludwig Von Beethoven, Johannes Brahms, Frantz Schubert, Karl Maria von Weber, Richard Wagner et Anton Bruckner (compositeurs), Nicolas Copernic et Joseph Kepler (astronomes), Albrecht Dürer, Hans Holbein, Antoine van Dick, Jan van Eyc et Peter Paul Rubens (peintres), Erasme, Emmanuel Kant et Gottfried Wilhelm Leibniz (philosophes), Goethe (écrivain), Catherine II (impératrice), Martin Luther (théologien), Johann Carl Friedrich Gauss, Wilhelm Conrad Röntgen et Albert Einstein (physiciens)… Je vous fais grâce des roitelets locaux, nobles divers, prince de l’église, maréchaux, généraux et autres militaires. Si princes, militaires sont représentés en nombre, ainsi que les musiciens, les autres artistes (écrivains, sculpteurs, architectes…) et les scientifiques sont un peu oubliés. Quant aux femmes, elles ont la portion congrue : une épouse de roi, deux religieuses (statufiées en 1998 et 2008), une impératrice, une résistante, Sophie Scholl (en 2003), et une philosophe (en 2009), soit 3% des « grands hommes » allemands. Mais la liste est assez curieuse car Haydn, Mozart, Schubert et Bruckner étaient autrichiens, Copernic, polonais, van Dick, van Eyck et Rubens, flamands, Erasme, néerlandais, Catherine II, russe ! Qu’allaient-ils faire dans cette galère ?

Tout dernier en date des héros entrés au « Walhalla » : Heinrich Heine (1797 / 1856). Le grand poète allemand a été statufié en 2010 seulement ! Il était temps de réparer cette injustice due vraisemblablement au fait qu’il était d’origine juive et avait des sympathies socialistes. Une manière de se souvenir que ses œuvres furent brûlées par les Nazis ? Manifestement les derniers nominés au Walhalla ont pour fonction d’atténuer la liste des nominés de 1842 marquée par un nationalisme étroit et un sexisme prononcé. Désormais, vous pouvez donc postuler à une place dans cette incongruité auprès du ministère bavarois des Sciences, de la Recherche et des Arts, à condition : 1) d’être mort depuis au moins 20 ans, 2) d’être de langue germanique et 3) d’avoir joué un rôle majeur dans la politique, les sciences ou les arts. C’est le Conseil des ministres de Bavière, qui prendra la décision finale de vous accepter ou non au Walhalla.

Connaissant les orientations politiques de la Bavière, il va falloir du temps pour que les femmes, les démocrates, résistants, révolutionnaires et empêcheurs de tourner en rond y soient dignement représentés. On peut néanmoins suggérer aux édiles bavarois quelques noms connus qui n’ont d’ailleurs pas eu besoin d’être au Walhalla pour faire partie des « grands hommes » du monde : Karl Marx, Friedrich Nietzsche et Hannah Arendt (philosophes), Sigmund Freud (psychanalyste), Franz Kafka, Stephan Zweig et Anna Seghers (écrivains), Berthold Brecht et Thomas Bernhard (dramaturges), Pina Bausch (chorégraphe), Clara Schumann (pianiste et compositeur), Anne Franck (victime de la solution finale).

De fait, avec ce monument, Louis Ier de Bavière, essayait certainement de faire oublier qu’il devait son royaume aux arrangements de son père, Maximilien Ier de Bavière, avec Napoléon, puis à sa trahison de l’empereur après le désastre de la campagne de Russie. Louis Ier avait d’ailleurs lui-même combattu dans les troupes napoléoniennes. Il faisait ainsi publiquement acte de contrition auprès des autres souverains allemands de sa francophilie passée !

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