Des agricultrices dynamiques et imaginatives

 

Cöte d'Ivoire Abidjan marché

Un des groupes de travail est composé de cinq paysannes. Il est difficile de leur donner un âge, mais elles ont encore de jeunes enfants… donc, entre trente et quarante ans ? L’animatrice du groupe est une jeune ingénieure agronome qui a effectué des enquêtes dans les villages. Elle ouvre la discussion par une question : « Quelles sont les préoccupations qui vous apparaissent aujourd’hui les plus importantes ? Les plus urgentes ? ». Les réponses viennent vite, sans hésiter, en français, car quatre d’entre elles sont alphabétisées dans notre langue. La dernière s’exprime en baoulé et se fait traduire la discussion par sa voisine. Elles sont vives, attentives.

« On n’a pas de terre pour faire de la production, on ne sait pas ce que nous pouvons faire. Il y a les groupements, mais nous ne savons pas comment faire », « Dans les travaux champêtres sur les champs, il faut pouvoir manier la machette notamment dans le riz. Il faut de la main d’œuvre pour faire ce travail, et on n'a pas d’argent pour payer ce travail. Mais quand les femmes s’adressent aux manœuvres pour défricher les champs, ils demandent très cher, 20.000 francs[1], mais la production n’a pas été réussie et il faut payer maintenant le manœuvre. C’est l’argent qui manque le plus, comment faire pour avoir l’argent ? ».

« Chez nous, comme on n’a pas de terre, chacune de nous loue la terre pour faire du riz. On a commencé le groupement en mettant 100 F par semaine et par femme, il y a 36 femmes, mais le groupement ne sert pas encore ». « Nous, nous avons fait un groupe de 32 femmes, en cotisant 500 F par 6 mois au moment de la vente du cacao parce qu’à ce moment il y a un peu d’argent. Les femmes ont voulu faire le crédit pour constituer un champ commun. Nous avons fait aussi des légumes sur les parcelles individuelles, mais personne n’a acheté. Mais c’est nous-mêmes qui avons mangé les légumes ».

« Un autre groupe s’est constitué. Elles veulent faire un champ commun avec des tomates, du gombo. Mais avant de commencer ce champ commun, les femmes veulent qu’on organise la commercialisation en cherchant des marchés pour ces produits. Il faut nous aider à trouver des acheteurs, on a du mal à trouver des acheteurs ». « Avec des moyens on pourrait louer un camion pour aller vendre à Yamoussoukro ». « Moi, j’ai essayé de vendre des bananes à Bouaflé et Abidjan. Mais c’est difficile. Je ne connaissais par les circuits. Toi tu viens là, dans le marché, tu ne connais pas. Les femmes du marché elles te disent que le prix est différent, même si tu as demandé le prix le matin. J’ai perdu ». « Il y a des femmes qui s’organisent pour avoir une boutique de vente sur le marché. Mais les femmes organisent leur production pour qu’elles aient toujours quelque chose à vendre. Ca te permet d’avoir un peu, un peu, d’argent, tout le temps ».

Les femmes jouent un rôle clef dans l’agriculture ivoirienne. Ce sont elles qui sont chargées de nourrir les membres de la famille à partir de la production du champ de case. Elles assurent également les dépenses courantes du ménage avec la vente de leurs surplus ou des productions faites sur un champ collectif (riz, tomates, gombo…). Bien sûr, elles font aussi la cuisine, le ménage, la vaisselle, lavent le linge, s’occupent des enfants et de la santé de tous ! Pour assurer toutes ces charges, elles cherchent à avoir des rentrées d’argent complémentaires par le développement du petit commerce, de la production et la vente de tomates, gombo, riz pluvial, piments, bananes. Elles jouent un rôle sous-estimé dans l’insertion de l’agriculture dans l’économie marchande locale et nationale.

Le groupe des femmes est assez revendicatif au sein du village. Elles interviennent de plus en plus fréquemment auprès des chefs de terre pour que de petits lopins leur soient attribués, lopins qu’elles travailleront en commun. Elles constituent un facteur clef du changement pour le monde rural à la fois en ce qui concerne la mise en œuvre de nouvelles productions agricoles, la recherche de débouchés, la création de groupements, le développement du petit crédit. Mais elles sont le plus souvent très largement ignorées des programmes de développement, ceux-ci s’intéressant aux cultures d’exportation, café, cacao, coton, s'adressant uniquement aux hommes. Les femmes n’ont donc pas la place qui devrait leur revenir dans les programmes d’aide vu le rôle économique et social qu’elles occupent et leur dynamisme.


[1] Il s’agit de Francs CFA, bien sûr. 100 FCFA = 1 FF, 20.000 FCA = 200 FF = .35 € de 2013 environ.

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