La Caisse de stabilisation – Le marché mondial du cacao

 

Côte d'Ivoire 005

L’un d’entre nous, un agronome, s’est mis en tête d’expliquer aux paysans présents les évolutions des filières commerciales du cacao et du café en Côte d’Ivoire.

Avant la « libéralisation économique », un organisme public, la Caisse de stabilisation, se chargeait de l’achat des produits auprès des paysans, à un prix minimum garanti, ainsi que de leur commercialisation. Les paysans connaissaient donc à l’avance quel serait le revenu de leur récolte. Par le biais de la Caisse de stabilisation, l’Etat conservait une partie des revenus de la vente du café et du cacao pour constituer une réserve afin de garantir un prix minimum les mauvaises années et pour assurer des travaux collectifs dans les villages : routes, puits et pompes… Par suite de l’effondrement de l’Etat, de la privatisation de pans entiers de l’économie, ce système a été abandonné par le gouvernement. Ce sont désormais des entreprises commerciales qui sont chargées de la collecte, de l’achat et de la revente du café et du cacao, le gouvernement se limitant à fixer un prix « indicatif ».

Le paysan n’a donc plus ni l’assurance de la vente de sa production, ni l’assurance du prix de vente. La situation est devenue aléatoire pour les paysans. Comment expliquer ces évolutions ? Notre collègue a un peu tendance à souligner la responsabilité des commerçants locaux et des négociants internationaux. Il est vrai qu’il a beau jeu de souligner que pour 10 000 francs CFA de café en paquets vendus à l’étranger, la moitié du prix est constitué par la transformation, la commercialisation, le stockage, le transport et la publicité à l’étranger. Sur les 5 000 francs CFA payés pour l’achat du café en Côte d’Ivoire, l’Etat en prélevait autrefois 2 700 par l’intermédiaire de la Caisse de stabilisation, 1 600 francs CFA revenaient à la transformation (égrenage, triage, calibrage), le transport, le stockage, le conditionnement et la commercialisation en Côte d’Ivoire. In fine, le producteur touchait 700 francs CFA. La disproportion est importante (7% du prix de vente !), et laisse l’impression fâcheuse que tous les intermédiaires « se sucrent » sur le dos du producteur de café ivoirien !

 Premier incident diplomatique : l’économiste (libéral) de notre groupe renâcle sur cette présentation et menace de ne pas participer au débat. Pour lui chacun des maillons de la filière, transport, stockage, commercialisation, transformation, joue un rôle, effectue un travail, et ce travail doit être rémunéré, ainsi que les investissements réalisés. La question fondamentale est alors celle de la « juste » répartition de la valeur ajoutée entre les différents éléments de la filière. Pour notre économiste, elle est fonction des seules règles du marché.

Au cours de l’exposé, notre économiste souligne que les marchés du cacao et du café sont d’une autre nature que les marchés des produits vivriers où existent de nombreux offreurs et de nombreux demandeurs. Dans le négoce international il n’existe plus qu’une petite dizaine d’entreprises qui assure le commerce mondial de ces produits, concentrant ainsi une très grande puissance dans leurs mains. Il contredit d’ailleurs ainsi totalement son discours précédent[1] ! S’il insiste néanmoins sur la nécessité de construire des groupements de défense à plusieurs étages, en plaçant dans l’organisation « faîtière » des spécialistes capables d’analyser les évolutions du commerce mondial et de négocier avec les groupes internationaux, son exposé jette un grand froid dans l’assistance malgré la température extérieure ! Un paysan âgé prend la parole, manifestement fâché : « Je me fatigue assez au champ… mais si le circuit international est aussi compliqué, pourquoi je me fatigue autant sur le champ ? ». C’est que chacun des producteurs a brutalement pris conscience d’être confronté à un mécanisme mondial, impitoyable, face auquel il pesait bien peu ! Un autre producteur renchérit : « Ce travail là, je ne peux pas le faire. Alors pourquoi cet atelier, car je ne peux plus rien ! ». Nouvel incident sapant les bases même de notre potentielle intervention !

C’est un jeune producteur qui redonne à la discussion une perspective et un espoir : « Les coopératives doivent nous permettre de mieux nous défendre sur la vente de nos produits, il faut donc pouvoir se regrouper ». Après quoi, pour clore l’incident, un ancien tient à prendre la parole : « Je suis un chef, de retour au village, il faut faire un rapport au village. On me dit que l’achat des produits est difficile, et en plus avec la disparition de la Caisse de stabilisation, il n’y aura plus d’argent pour arranger les routes, les écoles… C’est difficile ». Je ne voudrais effectivement pas être à sa place.


[1] La prétendue loi du marché, de l’offre et de la demande, n’est valable que sur un marché « parfait », où il y a atomicité de l’offre et la demande (c'est-à-dire de très nombreux acheteurs et offreurs).

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