L'église San Francesco a Ripa - Baroque et mise en scène

 

Rome Trastevere Ludovica Albertoni

« Notre objectif est la Beata Ludovica Albertoni , qui depuis près de trois siècles agonise et se pâme dans une chapelle de San Francesco a Ripa. L’œuvre est également du Bernin, la dernière avant que le maître ferme boutique pour aller au ciel sculpter les nuages (…). On reste pantois devant cet entrelacement bienheureux de la vie et de la mort, comme devant la prouesse d’une grande actrice qui dans l’instant va se relever pour recueillir les applaudissements »[1].

L’église San Francesco a Ripa est une petite église de quartier située à l’extrémité du Trastevere. Pour les Français, elle peut évoquer une nouvelle de Stendhal des « Chroniques italiennes » mais, généralement, elle est connue pour la statue de la bienheureuse Ludovica Albertoni (1674) de Bernini. La statue est située dans la quatrième chapelle à gauche de cette église perdue. Intérieurement, l’église présente un mélange curieux de décoration. Globalement, il s’agit plutôt de saint-sulpiceries fin de siècle (XIXe bien sûr) de peu d’intérêt artistique à destination, à tort ou à raison, d’une foi de charbonnier qui serait d’usage dans la population modeste du quartier. Au milieu de ce fatras, généralement très laid, quelques humbles paroissiens en prière ignorent superbement l’objet que trois farfelus, fanatiques de l’art baroque, viennent chercher ici : un jeune Japonais armé d’un appareil photo sophistiqué, mon épouse et moi. Nous avons même plutôt l’impression d’être considérés comme des intrus dont on supporte le passage avec difficulté même si nous nous absorbons dans un silence religieux (bien sûr) et une admiration manifestement sans bornes de l’œuvre berninienne.

Stendhal note laconiquement : « La bienheureuse Héloïse (…) est représentée mourante. Les draperies sont maniérées, mais les parties nues fort belles ». De fait, la bienheureuse Ludovica (et non Héloïse !) est dans une pose d’un abandon quasi érotique que Dominique Fernandez décrit ainsi : « Sa tête rejetée en arrière, elle ferme les yeux, entrouvre la bouche, presse son sein à travers le fouillis des étoffes, au comble d’une exaltation qui est sur le point de lui faire perdre les sens ». Ce qui pour une représentation de la sainteté est assez troublant ! Mais n’avait-on pas déjà observé une scène similaire avec la Transverbération de Sainte-Thérèse à Santa Maria della Vittoria ?

Là encore, Fernandez fait une proposition, étonnante peut-être au premier abord, mais somme toute parfaitement logique avec tout ce que nous avons pu observer de l’architecture baroque. L’architecture baroque n’est-elle pas imaginée, composée, orchestrée comme un décor de théâtre ? Alors, dans le domaine de la sculpture, ce n’est pas une sainte qui est représentée ici mais l’héroïne d’un opéra italien qui agonise avec tout ce qu’il faut de théâtralité pour toucher le spectateur douillettement enfoncé dans son fauteuil : c’est Violetta au troisième acte de la Traviata, Giuletta expirant de chagrin après la mort de Roméo, Leonora au quatrième acte du Trouvère… Toutes ces jeunes et belles héroïnes qui meurent d’amour après les imbroglios les plus invraisemblables d’une histoire d’amour malheureuse. Simplement, Ludovica meurt d’amour pour le Christ et se livre aux mêmes excès théâtraux.

Mais qui était cette bienheureuse Ludovica Albertoni dont la réputation ne semble pas avoir dépassé les limites du Trastevere ? En 1669, préoccupé par la descendance de sa famille, le vieux cardinal Emilio Altieri voulut que sa nièce, dernière représentante des Altieri, épouse Gaspare Paluzzi Albertoni auquel il imposa de prendre le nom d’Altieri afin de conserver ce nom de famille. L’année suivante, le cardinal Emilio Altieri devint pape sous le nom de Clément X (1670 / 1676) et son neveu Gaspare Paluzzi Albertoni, pardon Altieri, reçut les titres de prince de Oriolo et Viano et duc de Monterano et devint rapidement le personnage le plus important de la cour pontificale. A un si puissant personnage il fallait une généalogie prestigieuse, il s’activa auprès du Saint-Père pour qu’une de ses ancêtres, Ludovica Albertoni (1474 / 1533), connue pour ses dons de lévitation, ses extases religieuses et sa charité envers les pauvres et les malades et qui était déjà objet local de vénération à San Francesco à Ripa, soit officiellement déclarée bienheureuse (1671). Le tout étant gravé dans le marbre par Le Bernin pour les siècles des siècles à venir.

Le peintre Giorgio de Chirico (1888 / 1978) est inhumé dans la chapelle de l’Immaculée conception.