L’adhésion à l’Union Européenne va-t-elle changer la donne ?

 

Lisbonne Baixa La Mer de Paille

Le charme particulier de la ville est en partie lié à cette organisation autour de son point central : la Place du Commerce, cette ouverture sur la « mer de paille » et l’océan d’où venaient et partaient les caravelles qui allaient découvrir les nouveaux mondes et ramener des produits inconnus. 

« On est là aux frontières de l’Europe et de l’Océan. Mais lorsque je demande aux Lisboètes où se trouve l’océan - puisque c’est le Tage que nous avons sous les yeux - ils disent ne pas savoir. C’est quelque part au bout, on ne sait trop exactement. Les eaux se mélangent quelque part au sortir de l’estuaire, vers l’ouest, là-bas. Pourtant, en quelque sorte, l’Océan c’est ici, il commence ici... »[1].

La Place du Commerce et les rues qui y conduisent étaient une porte sur l’ailleurs, un lieu de départ pour l’imaginaire, « ... cette ville aux boulevards ouverts sur l’éphémère et le rêve... » [2], un lieu qui « facilite le voyage du visible vers l’invisible » [3].

« Dans cette petite ville perchée au bord de l’océan, tout arrivait avec du retard, mais le décalage se réduisait de plus en plus et les évènements avaient lieu plus tôt »[4]

Mais le rêve d’un ailleurs n’empêche pas le monde de tourner. La fermeture de la liaison de la place du Commerce avec la mer de Paille par des palissades pour la réalisation des travaux liés à l’exposition universelle de 1998 devient le symbole involontaire d’un changement d’époque. Avec l’adhésion du Portugal à la Communauté Économique Européenne, le pays participe désormais à une compétition internationale dans le cadre de l’Union Européenne, dans des relations politiques et économiques orientées vers le continent, vers l’Est et le Nord, et non plus vers l’océan et l’Ouest, inversant ainsi complètement la ligne d’horizon des Portugais. Ce doit être une mutation bien difficile quand on est habitué aux horizons maritimes, aux rêves de territoires lointains et que l’on a biberonné aux Lusiades [5].

C’est désormais un temps dans lequel s’évanouissent les rêves de découvertes de territoires lointains et merveilleux, de conquête du monde et de ses richesses, de l’exploitation des épices et de l’or des nouveaux mondes qui firent fantasmer le Portugal bien après leur inéluctable disparition, jusqu’au règne d’un Salazar qui ne pouvait se détacher de ses possessions ultramarines et conduisit avec obstination une guerre absurde, sanglante et perdue d’avance en Angola et au Mozambique. Il semble bien fini le mythe de l’encoberto, l’attente d’un ailleurs, d’un futur magnifié à venir. Tout cela n’est plus que souvenirs ressassés et obsolètes, dans un Portugal qui se consacrera désormais à son développement économique dans une Europe mercanti. Mais l’Union Européenne fera-t-elle fantasmer les Portugais ?

Rien n’est moins sûr, car s’il y a les règles économiques, il y a aussi la conscience des hommes forgée par l’histoire et la culture. L’année même de l’adhésion du Portugal à la Communauté Économique Européenne, José Saramago fait paraître un roman [6] dans lequel il imaginait que la péninsule ibérique se détachait du continent européen, voguait dans l’Atlantique vers le Sud comme un « radeau de pierre », contournait les îles Canaries et se fixait quelque part entre l’Afrique et l’Amérique du Sud ! Entre Angola et Brésil, deux anciennes colonies portugaises ? La parabole concerne d’ailleurs moins, à mon avis, l’Espagne que le Portugal. Si l’Espagne fut certes aussi un grand empire colonial, il fut également un grand empire en Europe continentale ce qui n’a jamais été le cas du Portugal. Le mythe de l’encoberto n’est certainement pas mort. Les Hommes ont encore et toujours besoin de rêver.


[1] Eric Sarner, Michelanxo Prado. « Une lettre trouvée à Lisbonne ». 1995.

[2] Mario Claudio. « Amadeo ». In « Lisbonne n’existe pas ». 1996.

[3] Virgilio de Lemos. « Lisbonne, dialogue gratuit ». In « Lisbonne n’existe pas ». 1996.

[4] Lídia Jorge. « Le jardin sans limites ». 1995.

[5] Les Lusiades sont un poème épique de Luís de Camões (1572) qui raconte et glorifie la Nation et l’Empire portugais. Cette œuvre est généralement considérée comme la plus importante de la littérature portugaise.

[6] José Saramago. « Le radeau de pierre ». 1986.

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