Les quartiers XIXeMaison de l’Alentejo – Immeuble de la Société de Géographie

 

Portugal Lisbonne Ascenseur de Santa Justa

 Fernando nous fait faire ensuite, en taxi, un grand tour dans les quartiers XIXe siècle, avenida da Libertade, avenida Fontes Pereira de Melo, avenida da Republica, avenida Almirante Reis, avec toute une série d’édifices surchargés, très fin de siècle (le XIXe, bien sûr) : monuments au marquis de Bompal, aux morts de la Grande Guerre, aux morts de la guerre de libération de 1808 contre l’occupation napoléonienne, les arènes. Nous ne partageons pas son enthousiasme pour ce type de monument, massifs, encombrés de symboles et d’allégories, mais nous évitons de le décevoir par notre attitude critique.

Mais Lisbonne, aujourd’hui, ce sont aussi des trottoirs défoncés, de la poussière qui s’échappe d’énormes excavations, le bruit des camions, des marteaux piqueurs, les sonos tonitruantes des cafés des « Restoradores », les odeurs d’urine des coins de rue ou les senteurs lourdes des huiles de friture des restaurants de la Rua Portas de San Antao, des bordées de touristes en goguette et de monstrueuses affiches publicitaires.

Néanmoins nous finissons par partager l’enthousiasme de Fernando pour sa ville, malgré (ou à cause de) les serveurs qui font la retape dans toutes les langues, le clinquant touristique, les néons des enseignes de Coca-Cola, les parasols frappés des noms de marques de bière et les bâtisses prétentieuses de la bourgeoisie 1900. Car Lisbonne c’est aussi une haute façade d’église, rigoureuse et austère, agrémentée toutefois d’un crépi rouge et d’un portail tarabiscoté d’époque baroque, une foule chaleureuse qui se livre tranquillement au plaisir de la promenade et du lèche-vitrine, une terrasse de café accueillante entre ombre et soleil, la devanture sévère d’une maison pombalienne dont les fenêtres ouvertes laissent apparaître un plafond peint duquel pend un lustre de cristal. 

 « On dirait qu’il y a des moments à Lisbonne où le temps se dilue dans l’émotion, où l’âme devient le regard de l’absence »[1].

Cette maison pombalienne aux fenêtres ouvertes, c’est la « Maison de l’Alantejo » que fréquente habituellement Fernando et dont il nous parlait dans ses lettres quand nous l’invitions à venir en France.

« ... je ne sortirai jamais de la péninsule ibérique, le peu d’espagnol que je connais et un peu d’anglais lorsque viennent mes amis de Londres et que je les amène jouer au billard de la Casa de Alentejo de Lisbonne me suffisent »[2].

Un peu plus loin est situé l’immeuble de la Société Géographique que semble tellement apprécier Fernando. Il fait même un détour particulier pour nous le faire admirer. Mais le « somptueux » bâtiment promis m’apparaît, lui aussi, comme une pâtisserie colonialiste fin de siècle ! Il est vrai que je suis généralement en froid avec l’architecture de la seconde moitié du XIXe siècle, je la trouve cérémonieuse, sans génie, dissimulant son absence d’imagination derrière une multiplication de références antiques et classiques et ses véritables innovations et audaces techniques (l’utilisation de la fonte, du fer et du verre par exemple) derrière des façades empesées et rétrogrades. Je garde bien sûr mes réflexions pour moi, ne souhaitant pas me fâcher avec notre très aimable guide bénévole. Connaissant nos opinions politiques, je crois d’ailleurs qu’il n’est pas dupe. Il y avait sans doute un peu de provocation de sa part dans ce léger crochet de son circuit de visite.

Ce détour était peut-être aussi une manière pour Fernando d’essayer de nous faire comprendre l’importance historique, politique et culturelle de la colonisation dans l’histoire du Portugal ?

« Mais personne ne pourra jamais connaître une ville s’il ne sait l’interroger en s’interrogeant soi-même, c’est à dire si, de son propre chef, il ne s’aventure pas vers les hasards qui la rendent imprévisible et lui donne le mystère de son unité la plus absolue »[3].


[1] Virgilio de Lemos. « Lisbonne, dialogue gratuit ». In « Lisbonne n’existe pas ». 1996.

[2] Antonio Tabucchi. « Les trois derniers jours de Fernando Pessoa. Un délire ». 1994.

[3] José Cardoso Pires. « Lisbonne - livre de bord - Voix, regards, ressouvenances ». 1997.

[1] Virgilio de Lemos. « Lisbonne, dialogue gratuit ». In « Lisbonne n’existe pas ». 1996.

[2] Antonio Tabucchi. « Les trois derniers jours de Fernando Pessoa. Un délire ». 1994.

[3] José Cardoso Pires. « Lisbonne - livre de bord - Voix, regards, ressouvenances ». 1997.