L’imaginaire des lieux – Lisbonne ville de gloires passées et de rêves

 

Portugal Lisbonne Alfama

Finalement, dans ce recensement exhaustif des richesses de Lisbonne, Fernando ne nous dit pas grand-chose du charme particulier de sa ville. Le charme, la magie, « l’âme », d’une ville ne naissent pas de l’accumulation de monuments, aussi « admirables » soient-ils. Ainsi Washington accumule-t-elle des répliques de tous les grands monuments faisant la gloire des capitales européennes, un peu de Parthénon, un zeste de thermes de Caracalla, un brin de Place de la Concorde, deux doigts de Trafalgar Square, un soupçon de Porte de Brandebourg ; mais l’ensemble reste pourtant sans charme et sans « âme » ! Tout au plus est-ce grandiloquent et pompeux. 

Il y faut quelque chose de plus qui soit un signe distinctif, qui vienne en souligner les particularités, faisant de cette ville un lieu unique où flotte un « air » singulier. Les ombres d’un passé glorieux que vous croisez à chaque coin de rue comme à Rome ? Des souvenirs prestigieux dominant la ville comme le Parthénon à Athènes ? Des édicules désuets, signatures spécifiques du passé, comme le sont les boîtes aux lettres ou les cabines téléphoniques londoniennes ? Des ruelles où s’affaire tout un petit peuple de commerçants et de portefaix comme à Istanbul ? Des lieux de sociabilité particuliers comme les cafés de Paris avec leurs terrasses colonisant les trottoirs ? Ou un fantôme qui hante la ville, ainsi la Prague de Kafka ? Ou plusieurs de ces éléments organisés ensembles ?

« ... toute ville n’a pas un imaginaire que l’on peut partager. Il faut pour cela la profondeur romanesque qui émerge de la littérature, du cinéma ou de la peinture. Paris, Prague, Dublin ou Venise sont des villes où les rêves des hommes et l’histoire humaine des rêves se croisent et tissent une tapisserie magique »[1]

Malgré son descriptif comptable des richesses de Lisbonne, la visite de Fernando laisse néanmoins filtrer quelque chose de l’imaginaire de la ville et des Lisboètes, par son insistance sur les richesses accumulées, les gloires anciennes et, à contrario, par sa volonté de montrer une capitale moderne et dynamique. Cet imaginaire c’est celui d’un lieu et d’un peuple qui eurent leur heure de gloire, qui furent à la tête d’un très vaste empire sur des terres exotiques et lointaines, mais un pays qui s’est ensuite comme « assoupi » pour rester en périphérie de tous les bruits et changements du monde.

« Vous savez ce qu’il se passera à Lisbonne le jour de l’Apocalypse ? (…) Rien, il ne se passera rien. Le Portugal est toujours en retard. Le jour où le monde sombrera, où le ciel s’ouvrira et où les déluges de feu détruiront les hommes, il ne se passera rien à Lisbonne. Même pour l’Apocalypse, nous serons en retard. Pendant quelques jours, il fera encore bon vivre ici tandis que partout ailleurs le monde s’écroulera »[2].

Ce sentiment d’inachèvement, mais d’une hypothétique restauration possible, c’est aussi celui du mythe de « l’encoberto ». L’histoire de ce jeune Roi Dom Sébastien ayant entraîné ses troupes en Afrique dans sa lutte contre les Maures et qui disparut lors de la terrible défaite de Ksar El Kébir. Après cette disparition s’est développé le mythe selon lequel Dom Sébastien aurait miraculeusement échappé à la mort, il se serait enfui vers les « îles fortunées » d’où il reviendra un matin de brouillard pour rendre au Portugal sa gloire passée. L’attente d’un ailleurs, d’un futur à venir semble faire partie de l’histoire du peuple de Lisbonne.

« Lisbonne est une ville qui, de sa mélancolie à ses tentations baroques, nous demande de la réinventer. Elle se voit elle-même comme une ville inachevée, incomplète, ouverte aux métamorphoses »[3].


[1] Eduardo Prato Coehlo. « Les lettres de Lisbonne ». In « Lisbonne n’existe pas ». 1996.

[2] Laurent Gaude. « Dans la nuit Mozambique ». 2007.

[3] Vigilio de Lemos. « Lisbonne, dialogue gratuit ». In « Lisbonne n’existe pas ». 1996.

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