Un poète et sa ville – Le poète et ses doubles

 

Lisbonne Chiado Ascensor da Bica « Sur le visage de la ville inachevée
coule
le sang de la poésie »[1].

Si Lisbonne reste habitée de tous les rêves de conquêtes lointaines elle l’est aussi par la silhouette floue d’un petit homme en imperméable et nœud papillon arpentant les trottoirs de pavés noirs et blancs disposés en mosaïques. 

Comme Prague avec Kafka, Lisbonne est aujourd’hui habitée par le fantôme de Fernando Pessoa.

Sauf pour une courte période de sa jeunesse pendant laquelle il vécut à Durban, en Afrique du Sud, Fernando António Nogueira Pessoa (Lisbonne 1888 / Lisbonne 1935) n’a jamais quitté Lisbonne. Mais plus que l’attachement d’un grand écrivain à sa ville, la vie même de Pessoa lui a donné une autre dimension, un « destin » à la fois imaginaire et tragique. Imaginaire, parce que Pessoa avait développé une réflexion sur la vie et sur lui-même qui le situait perpétuellement dans un ailleurs chimérique.

 « Je ne suis personne, personne. Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire, et je flotte, aérien, dispersé sans avoir été, parmi les rêves d’un être qui n’a pas su m’achever »[2].

Mais aussi un destin tragique du fait de l’existence menée par Pessoa, écrivain méconnu de ses compatriotes de son vivant, qui n’édita qu’un seul livre et vécut pauvre voire misérable, vivant une petite existence de comptable ou de rédacteur du courrier international d’une entreprise d’import-export. 

« On dit ?
On oublie.
On ne dit pas ?
On devrait dire.
On fait ?
Fatal.
On ne fait rien ?
Égal.
Pourquoi
Attendre ?
Tout est
rêve »[3].

Cette vie flottante, irréelle, Pessoa la remplit en imaginant et multipliant des personnages, d’autres « lui-même », ses hétéronymes, « ...Pessoa a toujours fait - à tout le monde et à lui en premier - l’effet d’un nom d’emprunt sous un petit chapeau et derrière des lunettes ovales »[4].. Cette vie au cours de laquelle Pessoa a arpenté les quartiers de Lisbonne finit par faire de lui le fantôme de la ville. Partout vous pouvez le croiser, à Baixa, au Chiado, au Bairro Alto, moins peut-être à Alfama, mais aussi au Campo de Ourique, au Rato, jusqu’à Benfica. Il occupe tout l’espace réel et imaginaire de Lisbonne.

Sonhei que estava em Portugal
A toa, num Carnaval em Lisboa
Meu sonho voa, além da poesia
E encontra o poeta em Pessoa[5]

J’ai rêvé que j’étais un jour au Portugal
En goguette, à Lisbonne au Carnaval
Mon rêve s’envole, au-delà de la poésie
Et rencontre le poète en personne


[1] Vigilio de Lemos. « Lisbonne, dialogue gratuit ». In « Lisbonne n’existe pas ». 1996.

[2] Fernando Pessoa - Bernardo Suares. « Le livre de l’intranquilité ». 1913-1935.

[3] Fernando Pessoa.

[4] Eric Sarner, Michelanxo Prado. « Une lettre trouvée à Lisbonne ». 1995.

[5] Morais Moreira / Critina Branco. « Ulisses ». 2005. Jeux de mot sur le nom de Pessoa qui veut également dire « personne ».

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