Un étrange guide touristique – Pour riches anglais dilettantes

 

Lisbonne Praça do Comercio

De retour du Portugal, nous découvrons qu’un petit opuscule de 80 pages, traduit de l’anglais, dénommé « Lisbonne »[1] et attribué à un dénommé Fernando Pessoa, a été récemment édité (1992). Qui se dissimule derrière ce nom d’auteur singulier lequel, en français, signifie « Personne » ?

L’ouvrage se présente comme une visite guidée de la ville, comprenant un texte étonnamment proche de la visite réalisée pour nous par Fernando. Il a dû s’en inspirer largement ce qui expliquerait le ton professoral et le contenu un peu docte de sa visite. Le texte est organisé selon les critères des guides touristiques des années 20. Les sites sont présentés au long d’un circuit réalisé en automobile, selon un itinéraire logique qui permet de voir le maximum de monuments avec le minimum de déplacements. La visite est centrée sur la présentation des monuments exceptionnels, églises anciennes, châteaux, musées, statues, ou ensembles urbanistiques, places, grandes allées, parcs, omettant toute la vie économique, sociale et culturelle de la ville. Dans ce Lisbonne-là, on ne travaille pas, on ne s’y rencontre pas, sauf peut-être chez « Maxim’s » ou au théâtre. Et, si le guide touristique note que le marché aux puces de « Santa Clara » est « pittoresque », encore fait-il surtout allusion aux objets plus qu’aux personnes, même s’il parle d’« étranges vendeurs » ? Mais nous n’en saurons pas plus. Qu’ont-ils de si « étrange » ?

Dans ce petit ouvrage, les Lisboètes sont ignorés, ils n’existent tout simplement pas. On ne saura rien de leurs coutumes, des usages dans la société lisboète, de leurs habitudes alimentaires, de leurs distractions, de leur mode de vie, sauf pour les habitants du quartier de l’Alfama pour lesquels l’auteur concède, avec un rien de commisération : « ... des autochtones qui mènent là des vies pleines de bruit, de bavardages, de chansons, de pauvreté et de crasse ». Lisbonne est une scène de théâtre un jour de relâche et dans lequel se déplace l’auteur, précisant ici les mensurations d’un décor, détaillant là l’ornementation d’une toile peinte ou, un peu plus loin, donnant la liste des objets présentés sur le plateau.

A dire vrai, ce petit guide date vraiment car, contrairement aux ouvrages contemporains, les aspects pratiques concernant l’organisation matérielle du voyage sont parfaitement ignorés : climat, températures, moyens de déplacement, aperçu géographique et historique, conditions de change monétaire, heures d’ouverture des commerces et musées, hôtels recommandés et bonnes tables. On y apprend seulement que le voyageur logera certainement dans un de ces grands hôtels de la Place du Rossio et qu’il pourra dîner au Maxim’s. C’est un ouvrage plutôt banal pour voyageurs aisés qui ne se préoccupent pas des aspects matériels lesquels seront réglés par la domesticité ou les personnels des hôtels.

Cet ouvrage est manifestement un guide à destination d’un public de riches anglais, peu préoccupés des évolutions historiques récentes et en déplacement occasionnel. Un public qui désirerait avoir, le plus rapidement possible, une vue d’ensemble des grands monuments de la capitale d’un petit pays qui doit leur sembler assez exotique : le Portugal. Pour ce public particulier, il s’agissait certainement pour l’auteur de montrer que Lisbonne est la capitale d’un pays développé avec hôtels et musées et non une République bananière d’Amérique latine, d’où cette présentation appuyée des grands monuments récents, cette insistance à souligner le pavage des rues ou la modernité des installations.

Il faut bien reconnaître que les écrits de ce Pessoa-là ne ressemblent pas à ceux du grand poète portugais homonyme, Fernando António Nogueira Pessoa.

Não sou nada. 
Nunca serei nada. 
Não posso querer ser nada. 
À parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo

Je ne suis rien
Je ne serai jamais rien
Je ne peux vouloir être rien
A part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde[2]



[1] Fernando Pessoa. « Lisbon : What the Tourist Should See ». 1992.

[2] Fernando Pessoa / Álvaro de Campos. « Tabacaria - Bureau de tabac ». 1928.