Une prison privée de la Rome papale – Béatrice Cenci, symbole de la lutte contre les prérogatives de l’aristocratie

 

Rome Regola Prison Savelli

A droite du Palais Farnèse, la via di Monserrato est peu fréquentée par les touristes ; c’est ici une Rome tranquille et populaire. La rue s'appelait autrefois « Corte Savella » ou « Curia dei Savelli » du nom d’une famille romaine qui a donné plusieurs cardinaux et deux papes à l’église et qui avait le privilège, depuis 1375, d’être maréchaux de la sainte Église-romaine et gardiens du conclave. Excusez du peu !

Les Salvelli avaient le droit de police et de justice sur le quartier de Regola pour les affaires pénales et les crimes de droit commun. Enfin, ils avaient également le droit d’infliger la peine de mort, soit dans la prison elle-même, soit à l’emplacement actuel du débouché du pont Mazzini, soit à celle du pont Sant’ Angelo (les têtes décapitées étaient ensuite exhibées le long du parapet !). En conséquence, une partie de leur palais, à l’emplacement du 42 de la via di Monserrato, a servi de prison de 1430 à 1654. Réservée au début aux seuls juifs (le quartier de Regola jouxte le ghetto), elle accueillit ensuite tous les inculpés.

C’est dans cette prison, comme le rappelle une plaque apposée sur le mur, que Beatrice Cenci ses frères Giacomo et Bernardo, et la seconde femme de son père, Lucrezia Petroni, furent torturés et condamnés pour l'assassinat de Francesco Cenci. Celui-ci était un aristocrate violent, débauché et immoral, emprisonné à plusieurs reprises mais ayant toujours bénéficié de la mansuétude des juges et du pape contre espèces sonnantes et trébuchantes. Il aurait abusé de son épouse et de sa fille Béatrice. Faute d’être entendues des autorités, les membres de la famille résolurent de se débarrasser de leur bourreau. Le 9 septembre 1598, au cours d'un séjour dans leur château de Rocca Petrella, près de Naples, deux acolytes l’empoisonnèrent. Pour l'achever, les deux complices lui ont enfoncé un gros clou dans l’œil et un autre dans la gorge. La famille aurait alors jeté le corps par dessus un balcon afin de simuler un accident. Les quatre membres de la famille Cenci furent arrêtés, torturés, reconnus coupables et condamnés à mort. Quant aux deux complices ils furent assez mystérieusement assassinés. Le Pape Clément VIII refusa la grâce et, le 11 septembre 1599, les condamnés furent conduits à l’échafaud du Pont Sant’ Angelo. Le frère ainé eut la tête écrasée sur le billot, d'un coup de maillet, puis il fut démembré et ses membres accrochés aux quatre coins de la place. Lucrezia et Beatrice furent décapitées. Seul Bernardo fut épargné en raison de son jeune âge (12 ans), mais il dût assister aux exécutions avant d'être remis en prison. Ses biens furent confisqués au profit de la famille du pape.

La condamnation des Cenci était une bonne affaire… En refusant une exécution privée à laquelle avaient droit les familles nobles, Clément VIII Aldobrandini faisait savoir que sa justice serait inflexible pour tous ; de plus, il récupérait les richesses de la famille Cenci. Bonne affaire, mais à très court terme, car le petit peuple de Rome, lassé des comportements des puissants, prit fait et cause pour Béatrice qui s’était défendue contre un tortionnaire protégé par son titre. Béatrice devint le symbole de la résistance contre l'arrogance de l'aristocratie, de l’innocence sacrifiée et d’une « giustizia ingiusta »[1].

Beatrice fut enterrée devant l’autel de l'église San Pietro in Montorio. Sa tête coupée reposait sur un plat d'argent. La tombe fut profanée en 1798 par les soldats de Bonaparte qui volaient les objets précieux et cherchaient du plomb pour fondre les balles. La tête de Beatrice disparut et ne fut jamais retrouvée. Toutefois la légende veut que, chaque année, dans la nuit qui précède la date anniversaire de sa mort, Béatrice traverse le pont Saint’ Angelo en portant sa tête.

En 1655, la « Curia des Savelli » fut supprimée et l'édifice acquis pour le Collège anglais de Rome (« Venerabile Collegio ») lequel est un séminaire pour la formation des prêtres catholiques originaires d’Angleterre et du Pays de Galles. C’est la plus ancienne institution de langue anglaise, établie hors de l'Angleterre, qui soit encore en activité.


[1] Une « justice injuste ». Plaque du n°42 de la via di Monseratto. 1999.

L’histoire fut à l’origine de nombreuses œuvres artistiques : peintures (Guido Reni, 1600), nouvelles (Duchesse d’Abrantes, « Beatrice Cenci », 1834 ; Stendhal, « Les Cenci », 1837 ; Alexandre Dumas, « Les Cenci », 1840), poèmes (Shelley, 1919), pièces de théâtre (Antonin Artaud, « Les Cenci », 1935 ; Alberto Moravia, « Beatrice Cenci », 1958), opéras, films… Voir aussi Alexandra Lapierre, « Artemisia », chapitre 1, 1998.

Liste des promenades dans Rome. et liste des articles sur le rione de Regola

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