La perspective de Borromini – Une illusion d’optique mais aussi une leçon de morale

 

Rome Regola Palais Spada

A quelques pas de là, il ne faut pas manquer le palais Spada (1540), restauré par Borromini, avec notamment sa fameuse « perspective » (« Galleria Prospettica » de 1660). Le palais avait été construit au milieu du XVIe pour le cardinal Capodiferro. Il présente une très belle cour intérieure quadrangulaire ornée de niches avec des statues antiques et des stucs avec guirlandes de fleurs, grotesques et reproductions de bas reliefs antiques. Il a été racheté en 1632 par le cardinal Bernardino Spada qui décida de son agrandissement avec la création d’une nouvelle aile, à gauche de la cour ancienne, où est située la perspective de Borromini.

Cette galerie devait permettre de relier la nouvelle cour intérieure à un minuscule jardinet que venait d’acquérir la famille Spada dans le pâté de maison voisin. Borromini traite l’ensemble en trompe-l’œil. Ce couloir est bordé par quatre ensembles successifs de trois colonnes, déterminant autant de voûtes en caissons et des ouvertures latérales. Ce jeu d’éléments successifs permet de faire croire à une grande profondeur de l’ensemble. Celle-ci est encore accentuée par la clarté qui tombe dans le petit jardin et par une sculpture antique placée contre le mur et qui ferme ainsi le jardin. Il paraît, qu’autrefois, ce mur était lui même peint pour donner l’impression que le couloir se poursuivait plus loin encore.

« On a construit dans un petit jardin, vis-à-vis d’une des croisées, une galerie dont la voûte est soutenue sur des colonnes doriques dégradées & exécutée en perspective dans le goût de l’escalier du Vatican, ou peut-être le Bernin imita cette perspective : cette voûte agrandit beaucoup le lieu où elle est, & par un autre effet d’optique également singulier, elle fait paroître grand comme nature un petit flûteur antique placé au bout de la petite cour, quoiqu’il n’ait réellement que trois pieds trois pouces de hauteur » [1].

L’ouverture sur la cour est d’environ de deux mètres de large et de cinq mètres de haut sous la voûte en berceau. Le guide, qui a seul le droit de parcourir la perspective, semble grandir au fur et à mesure qu’il y pénètre. Placé en sortie de perspective, il lui suffit de lever le bras pour toucher la voûte. S’il se place à côté de la statue du jardinet celle-ci, qui nous apparaissait de taille humaine, se révèle avec son socle lui arriver seulement à la taille !

« Et puis un jour nous lisons ces mots, merveilles d’esthétique morale, écrits par le cardinal Bernardino Spada : On voit un immense portique aux proportions infimes, un long sentier surgit dans un espace minuscule. Prodige de l’art : image d’un monde trompeur. Grandes sont les apparences, petites sont les choses pour qui les observe de près. La grandeur terrestre n’est qu’illusion. Voilà, finalement, nous comprenons ce qui nous bouleversait : cette galerie n’est pas seulement un jeu subtil d’intelligence, elle est beaucoup plus que cela, elle est la quintessence du monde condensée en quelques mètres »[2].

La création de cette perspective avait aussi un objectif moral : se méfier de nos sens qui peuvent nous induire en erreur, et se méfier des illusions du monde terrestre.

L’idée de la perspective sera reprise par Bernini pour la Scala Reggia (1664 / 1666), l’entrée officielle du palais du Vatican. La longueur de l’escalier est accentuée par le rétrécissement des murs et de la voute, lui donnant de la majesté alors que l’emplacement était relativement restreint. Le Bernin devait alors juger l’idée moins « gothique ». Quant à Stendhal, pas un mot dans ses « Promenades dans Rome ». Lui devait certainement penser que l’effet était saugrenu, décadent, tout au plus un amusement pour foules ignorantes.

 

Rome / Montpellier, 2002 / 2014


[1] Joseph Jérôme Le François De Lalande. « Voyage en Italie ». 1790.