Les fresques de Signorelli et Sodoma sur la vie de Saint-Benoit - Du comportement des armées en campagne

 

Toscane Monte Olivetto Maggiore Luca Signorelli

C’est une route étroite et sinueuse, entrecoupée de ravins et de larges couloirs d’éboulis des « crete », qui conduit à l’abbaye. Bernard Tolomei de Sienne fonda, en 1313, l’ordre des Olivétains. Le cloître est décoré de peintures exécutées par Luca Signorelli de 1497 à 1498, et complétées par Sodoma en 1505. Elles représentent les principales scènes de la vie de saint Benoît.

« Une suite d’anecdotes si sottes et si niaises qu’on s’étonne. (…). Les œuvres de ce Saint immense consistent à faire revivre un vase, qui est en morceaux par la faute d’une servante, à raccommoder une petite cloche, qu’un diable a rompu d’un jet de pierre ; à deviner qu’on lui sert du poison dans sa soupe ; à gifler un mauvais moine, pour en faire sortir un petit démon griffu… »[1].

André Suarès est bien dur, pour ne pas dire injuste, dans ses remarques. Certes on peut trouver les peintures du cloître un peu naïves dans les thèmes mais aussi un peu ternes et raides dans leur traitement.

Pour un Français « raisonnable », biberonné au cartésianisme et au scepticisme voltairien, les histoires de miracles sont souvent ingénues, voire ridicules. Les miracles de Saint-Benoît apparaissent bien mineurs : recoller une auge brisée, remettre sur son manche une serpe tombée dans un lac, transformer en serpent un flacon de vin volé. Certes, il ressuscite aussi un moine tombé d’un mur, marche sur l’eau, libère un moine d’un démon, mais on se dit que lorsqu’on a le pouvoir d’accomplir des miracles, autant que ce soit pour faire voir des aveugles ou faire marcher des paralytiques ! Peut-être faut-il les replacer dans leur contexte ? Ces fresques datent de la « première Renaissance », celle du quattrocento. Les artistes, mais plus encore leurs commanditaires, sont encore certainement dans deux systèmes de pensée et de référence. Du Moyen-âge d’une part, encore tout imprégnés de religiosité, de superstition, d’ésotérisme et, d’autre part, dans un  nouveau système de référence dans lequel l’homme est au centre des préoccupations, développant des analyses rationalistes et logiques. Dans un esprit du Moyen-âge et même de la Renaissance, les maladies et les blessures des individus étaient vues comme une punition divine, et réparer un vase brisé, obtenir des farines en abondance, reconstruire un campanile détruit par le démon, voilà bien des preuves de divinité !

Quand au traitement des peintures, il est assez comparable à celui des panneaux de la Chapelle Sixtine de Rosselli, Ghirlandaio ou du Pérugin. Les personnages n’ont pas encore la souplesse et la force de ceux du plafond de Michel-Ange (1508 / 1513) qui ouvrent la seconde Renaissance, celle du cinquecento. Néanmoins, les fresques du grand cloître de Monte Oliveto Maggiore ne sont pas sans intérêt, d’un point de vue de l’histoire de l’art avec l’apparition des décors de villes idéales, vastes places, palais alignés au long de larges avenues rectilignes, jeu des perspectives des colonnades et mais aussi avec les activités qui y sont représentées, labour, chasse, pêche… enfin par les vêtements, les trognes ou les attitudes des personnages (la morgue des soudards est remarquable).

L’église présente une coupole à six pans, soulignée par des nervures en forte saillies, parallèles et entrecroisées, s’inscrivant dans les recherches de construction complexe et de décoration nouvelle du baroque, d’une manière voisine de celle de Borromini pour le plafond de la chapelle du Palazzo di Propaganda Fide à Rome. Dans la bibliothèque, notre attention est attirée par une magnifique armoire du XVIIIe siècle dont les portes sont décorées de somptueuses marqueteries. Elles représentant le cloître et le paysage environnant à cette époque. Fait remarquable, le paysage semble ne pas avoir changé depuis près de trois siècles ! Au passage, le guide ne manque pas de souligner que d’autres meubles semblables existaient autrefois dans l’abbaye, mais qu’ils ont été détruits, ou emportés, lors d’un bivouac des troupes napoléoniennes au cloître de San Oliveto… se comportant ainsi comme toute soldatesque ordinaire, avec la même morgue qu’au XVIe siècle certainement !