Crypte des Capucins - Zentralfriedhof - Prendre le 71

 

Allemagne Munchen Asamkirche

Outre la maîtrise des formes, l’art baroque n’est pas sans une touche d’humour grinçant. Dans le narthex de l’Asamkirche de Munich (1746), c’est un squelette grimaçant qui vous accueille. Sur le côté d’un entablement, une parque file le fil des vies avec une quenouille. De l’autre côté de l’entablement, émerge le torse d’un squelette ricanant qui brandit une énorme paire de ciseaux afin de couper le fil tissé par la parque… le tout abondamment doré. La juxtaposition des deux personnages, la parque joufflue et dodue vêtue d’une ample tunique, et le squelette nu et décharné, n’est pas sans ironie morbide.

La mort est également très présente à Vienne. Dans la crypte des capucins sont alignés les cercueils de plomb de toute la famille impériale, cercueils sur lesquels grimacent de nombreuses têtes de morts édentées ; la colonne du Graben qui rappelle les 100 000 victimes de la peste de 1679 est située en plein centre ville, dans le lieu le plus fréquenté de Vienne. Il y a enfin l’immense cimetière central de Vienne, le Zentralfriedhof. Pour s’y rendre, il faut prendre  le tramway n°71, lequel borde l’immense cimetière pendant trois longues stations. A tel point que le langage courant a retenu l’expression « Mit dem 71er fahren » (« Aller prendre le 71 ») pour dire « mourir ».

« Les tramways longeaient le haut mur du cimetière central et, de l’autre côté des rails, sur un parcours de près de deux kilomètres, les boutiques alternées des marbriers et des horticulteurs, chaîne en apparence ininterrompue de monuments funéraires attendant leurs occupants et de couronnes attendant les gens du convoi »[1].

Dans le « 71 », un vieux monsieur est assis avec une gerbe de fleurs jaunes à la main. Il descend avec nous devant la porte principale du cimetière et se dirige, à petits pas, vers un des quartiers. Qui vient-il rencontrer ? Avec qui vient-il passer un moment pour se remémorer des moments passés ? Ses parents ? Une épouse ? Un frère ou une sœur ? Des enfants ? Le vieux monsieur garde jalousement son secret et ses souvenirs tout en trottinant dans les allées. Il est tout à la fois tout seul, mais certainement aussi accompagné de nombreuses ombres.

« Le cimetière central était plus vaste et plus opulent que plusieurs villes de ma connaissance. Un Autrichien ne renoncerait pas plus à une pierre tombale convenable qu’à son bar préféré. Personne n’était trop pauvre pour s’offrir sa dalle de marbre, et pour la première fois je compris les attraits de la profession d’entrepreneur de pompes funèbres »[2].

En 1784, Joseph II (1741 / 1790) constatant la pénurie de sépultures dans les cimetières situés à l'intérieur du mur d'enceinte de la ville et le coût élevé des places du fait de leur rareté, promulgua des lois créant plusieurs cimetières communaux à la périphérie de la ville : Sankt-Marx, Hundsturm, Matzleinsdorf, Währing et Schmelz. De plus, il édicta des règles pour que les inhumations se déroulent de la manière la plus économique : réutilisation du cercueil, absence de stèle, création de tombes communautaires pour les corps arrivés en même temps, réutilisation des sépultures… Enfin, les corps étaient entreposés le soir dans une chapelle, cercueil ouvert, pour éviter l’enterrement de personnes en état de catalepsie. Ce n’est que le lendemain que le corps était inhumé. Mais à la moitié du XIXe siècle les nouveaux cimetières étaient déjà à saturation et, en 1863, le conseil municipal décida la création d’un très grand cimetière, loin de la ville, qui serait désormais géré et financé par la municipalité et non plus par l’église catholique. Mais, très loin de la ville, difficile d’accès, peu aménagé, le nouveau Zentralfriedhof avait « mauvaise réputation » ! En 1881, il fut donc établi un vaste plan d’aménagement prévoyant notamment de regrouper les restes des différentes personnalités dispersées dans les différents cimetières existants de la ville pour rendre le Zentralfriedhof plus « attrayant ». Bien évidemment, les règles strictes et égalitaristes de Joseph II furent oubliées pour, au contraire, permettre la pompe, le décorum, le luxe et l’ostentation. Pari réussi. Désormais le Zentralfriedhof est un lieu de visite touristique quasi incontournable. Ou comment, du même coup, faire de la mort un attrait et ainsi la nier !


[1] Graham Greene. « Le troisième homme ». 1950.

[2] Philip Kerr. « Un requiem allemand ». 1991.