La colonne de la peste - La fontaine de la place du Neuermarkt, ou Donner-Brunnen

 

Autriche Vienne Colonne de la Peste

Le « Graben » est la plus célèbre place de Vienne, bordée de commerces de luxe. La « Pestsäule », c’est-à-dire la colonne de la peste, en son centre, rappelle aux multiples badauds la terrible maladie qui ravagea la ville en 1679. Edifiée par Léopold Ier, elle rend hommage aux 100 000 victimes de l’épidémie. Les « colonnes de la peste » sont fréquentes dans cette partie de l’Europe. En Bohème, à Telč, nous avions pu admirer un de ces monuments. Ce n’était déjà plus tout à fait un fût de colonne, mais une succession de volutes sur lesquelles grimpaient des putti, le sommet étant couronné d’une statue de la vierge aux formes tourmentées dessinant un S : tête penchée à droite, épaules et mains jointes relevées vers la gauche, alors que le bassin et les genoux sont contorsionnés vers la droite.

A Vienne, la colonne n’en est plus du tout une. Sur une haute et large base tripartite s’élève une pyramide de nuages sur lesquels planent des anges.

Les épidémies de peste en Italie (Naples, Venise), en Europe centrale (Vienne, Bohème) semblent avoir joué un rôle dans l’extension de l’art baroque.

« A l’âge des certitudes avait correspondu l’art équilibré et serein de la Renaissance ; avec l’ère du doute et de la peur a commencé l’art exalté et convulsif dont nous suivons les traces de Naples jusqu’à Prague »[1].

Le Royaume de France aurait été moins touché par le terrible fléau, sauf à Marseille en 1720. Faut-il y chercher une des explications de la quasi-absence du baroque en France ? Avec un sentiment de permanence et de puissance qui domine et non celui de la peur et du doute ?

Non loin du Graben, on peut admirer une autre sculpture baroque, celle de la fontaine de la place du Neuermarkt, ou Donner-Brunnen (1739), de Georg Raphaël Donner (1693 / 1741). Elle représente, au centre du bassin, la Providence entourée de putti et, sur la margelle du bassin, la figuration symbolique des quatre rivières arrosant l’Autriche, la Traun, l’Enns, l’Ybos et la March. C'est une allusion à la célèbre fontaine des Fleuves de la Piazza Navone de Rome (1651), mais à échelle réduite, tant dans les dimensions physiques que symboliques, Le Bernin n’hésitant pas à convoquer, lui, le Nil, le Gange, le Danube et le Rio de la Plata.

Si les formes des personnages sont étirées, répondant aux critères baroques de représentation des corps humains, la pose de quatre des cinq statues reste néanmoins très conventionnelle : la Providence siège négligemment sur une conque, un vieillard et deux femmes sont semi-allongés, le buste relevé en portant appui sur un bras. Certes, l’on retrouve ce sens du mouvement, notamment avec les jambes de ces statues qui pendent, comme abandonnées, au dehors de la margelle du bassin. La plus intéressante est la statue d’un jeune homme, penché sur la margelle, guettant un poisson glissant dans l’eau du bassin, et levant le bras droit pour le harponner. La statue est comme posée en équilibre sur la margelle, le corps incliné vers l’eau du bassin et les jambes à l’extérieur de la margelle pour faire contrepoids. Le mouvement est suspendu, tous les muscles sont en attente du geste du bras qui va lancer le harpon. Le plus amusant est que le jeune homme, très dévêtu, présente aux passants une remarquable paire de fesses fort artistiquement dénudée et très tentatrice !

Ce « détail » n’avait certainement pas échappé à la grande Marie-Thérèse, prude et austère, surtout après la mort de son époux, et qui avait même institué une « Commission de chasteté ». Elle ordonna, en 1770, d’enlever les personnages nus de la fontaine du Donner pour les envoyer à l’arsenal où ils seraient fondus. Ils échappèrent heureusement à la destinée promise et furent remis en place en 1801.

Alors, Vienne baroque ? Oui, certes, mais d’un baroque qui m’apparait moins fantasque que celui de l’Allemagne du Sud et moins imaginatif que celui de Rome par suite de la contradiction avec l’exigence de solennité, de grandeur et de pompe, qui s’attache à la capitale d’un Empire.


[1] Dominique Fernandez. « La perle et le croissant. L’Europe baroque de Naples à Saint-Pétersbourg ». 1995.

Liste des promenades dans Vienne

Télécharger le document intégral