Un catalogue du mauvais goût de la fin du XIXe siècle

 

Autriche Vienne Parlement

Cette exigence de pompe et de solennité aboutira, au XIXe siècle, au désastre du Ring.

« A l’intérieur, on sentait que la ville avait poussé comme un arbre, un anneau après l’autre ; et à la place des anciennes fortifications, c’était le Ring, avec ses édifices solennels, qui entourait le précieux cœur de la cité (…). Et parmi tous ces monuments se dressait la nouvelle architecture, fière et fastueuse, avec ses avenues resplendissantes et ses magasins étincelants »[1].

La « Ringstraße » (« Ring » signifie « anneau ») délimite de façon circulaire le centre de Vienne, « Erst Distrik » (le premier arrondissement). C’est une large avenue, bordée des vitrines les plus chics en matière d’orfèvrerie, de parfumerie et de vêtements de luxe. La Ringstraße compte plus de huit cent monuments, l’Empereur François-Joseph désirant imiter le style Haussmann de Paris. Le Ring consacre le triomphe du style « historique » ou « composite » à Vienne. En quelques centaines de mètres, on peut y admirer tout ce que les architectes académiques ont été capables de construire en référence aux modèles du passé… A en faire une indigestion !

Du Nord au Sud on découvre successivement, à droite, la Rossaner Kaserne (1869), un bâtiment en briques de style néo-gothique anglais, à gauche, la bourse (1877) en néo-renaissance ; puis à droite, la Votivkirche (1856) en néo-gothique flamboyant bien entendu, puis toujours à droite l’Université (1884) en néo-renaissance comme il se doit. A droite encore, l’hôtel de ville (1883), devinez en quoi ? En néo-gothique flamand bien sûr (allons, allons, la puissance des cités flamandes au Moyen Age !). Continuons, à gauche le Burgtheater (1888), là, c’est plus difficile, c’est un style néo-composite, à la manière de l’opéra de Paris ; on pourrait donc dire en paraphrasant la réponse de Charles Garnier à l’impératrice Eugénie qui s’étonnait de l’absence de « style » du monument que c’est du « François-Joseph ». Les contemporains, au nom du « progrès », acceptèrent sans rechigner de voir disparaître d’anciens bâtiments pourtant prestigieux pour les remplacer par des pastiches prétentieux :

« Juste avant la démolition du « vieux » Burgtheater, où l’on avait entendu pour la première fois « Les Noces de Figaro » de Mozart, toute la société viennoise, solennelle et affligée comme pour des funérailles, se rassembla une dernière fois dans la salle. A peine le rideau tombé, chacun se précipita sur la scène pour en emporter au moins comme relique un éclat de ces planches où s’étaient produits ses chers artistes ; et dans des douzaines de maisons bourgeoises on pouvait voir encore après des décennies ces morceaux de bois de peu d’apparence conservés dans de précieuses cassettes, comme dans les églises les fragments de la Sainte Croix »[2].

Mais reprenons notre promenade sur le Ring : à gauche, le Parlement (1883), en quel style ? En néo-grec bien sûr. C’était facile, la statue de Pallas Athéna trône au pied de la double rampe d’accès et le Parlement se doit de faire référence à la démocratie, donc à la Grèce antique ! Puis, ce sont les musées d’histoire de l’art et d’histoire naturelle (1872 et 1891) en néo-renaissance évidemment, à gauche la porte de la Hofburg (1824) en néo-classique, l’opéra (1869) en ? En néo-renaissance ! C’était plus difficile à trouver, car pour le reste la logique est simple : ce qui renvoie au domaine du religieux, est en style néo-gothique, quand il s’agit du domaine du savoir, c’est en style néo-renaissance, quand c’est le domaine du pouvoir qui est concerné, c’est soit en style néo-grec, soit en néo-gothique flamand selon les types de collectivités politiques. Ah ! J’oubliais ! Une question de contrôle pour vérifier que vous avez bien compris la démarche : la série des grands monuments se termine à droite avec le musée des arts appliqués (1871) en quel style ? En…. En néo-renaissance, bien sûr. Vous avez compris la logique un peu simpliste des urbanistes autrichiens du XIXe.

« A Vienne comme à Paris, la fin du XIXe siècle fut un désastre architectural ; pour construire le Ring, François-Joseph fit abattre cent cinquante palais, des églises gothiques et romanes, mais le mauvais goût viennois reste charmant, désarmant, attendrissant »[3].


[1] Stephan Zweig. « Le monde d’hier ». 1944.

[2] Idem.