Un gouffre entre possibilités techniques et choix esthétiques - La statue de Johann Strauss fils

 

Autriche Vienne Richard Strauss

« À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Effel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine »[1]

Jamais l’écart entre les techniques de construction (chaux, ciment, fonte, fer, béton armé, verre, machines à vapeur, standardisation, préfabrication) et l’esthétique des bâtiments n’aura été aussi grand. Si, progressivement, l’utilisation de matériaux nouveaux et bons marchés est acceptée dans la construction des bâtiments (église, hôtel de ville, parlement, bibliothèque, musée, gare…), leur enveloppe, elle, doit continuer à faire référence aux architectures de l’Antiquité, du Moyen-âge ou de la Renaissance ! Cette contradiction entre les possibilités techniques, les fonctions des bâtiments et le carcan des styles imposés par l’académisme finira par aboutir à la prise de conscience de la nécessité d’une architecture nouvelle.

« … une architecture plus audacieuse et plus libre proclamait, au lieu de la surcharge classique, les vertus de la construction fonctionnelle sans ornements. Soudain, le vieil ordre confortable était troublé ; ses normes du « beau esthétique » (Hanslick), qui jusque-là passaient pour infaillibles, étaient remises en question, et tandis que les critiques officiels de nos journaux bourgeois « sérieux » s’effrayaient des expériences souvent téméraires et cherchaient à endiguer le flot irrésistible en lui jetant l’anathème aux cris de « décadence » ou « d’anarchisme », nous, les jeunes, nous nous précipitions avec enthousiasme dans son déferlement, où il écumait le plus sauvagement »[2].

Et puis, finalement, la ville finira par absorber ces pâtisseries viennoises, parisiennes, londoniennes ou berlinoises, quelques indigestes qu'elles puissent être ! Elles finiront par faire partie de la représentation et de l’imaginaire de la ville. Aussi abominablement laid qu’il soit, peut-on penser Paris sans le Sacré-Cœur ? Et pourtant quelle horreur… et visible de partout en plus ! Il faut bien avouer aussi que l’on préfère parfois encore conserver un de ces bons vieux monuments, même bien laid, l’académisme n’ayant pas disparu avec le XIXe siècle, hélas. Ainsi, une consultation était-elle organisée en France, en 1961, pour remplacer la Gare d’Orsay et son abominable façade grandiloquente, mais le règlement officiel prévoyait : « Les nouvelles constructions se doivent d’accuser un caractère monumental et témoigner d’une architecture de palais plutôt que d’une architecture fonctionnelle ». Académisme quand tu nous tiens ! En vertu de quoi, les vainqueurs du concours proposèrent une affreuse boîte à chaussures monolithique aux parois revêtues d’aspérités géométriques. Heureusement, le ministre des Affaires culturelles de l’époque, Jacques Duhamel, émettra un avis défavorable. La suite est connue et elle nous permet de bénéficier d’un remarquable musée, même s’il renferme aussi un grand nombre d’œuvres bien académiques !

Ah ! Encore un mot sur un des monuments les plus connus de Vienne, et certainement aussi un des plus laids : la statue de Johann Strauss fils, un bronze abominablement doré. Si le projet est de 1904, il ne fut inauguré qu’en 1921. Il paraît qu’Otto Wagner avait comparé le monument à un urinoir ! La statue de bronze est nichée dans un arc de pierre sur lequel volètent des personnages très dénudés, entraînés par les valses déchaînées du violon dont joue Johann Strauss fils. Dans l’art baroque, l’extase décrite dans les gestes précieux des statues était atteinte à travers l’amour de Dieu ; au début du XXe siècle, un violon suffit ! Aussi laid qu’il soit, ce monument fait néanmoins le plaisir des touristes, notamment japonais. Chacun fait longuement la queue pour pouvoir se faire photographier devant ce sommet du mauvais goût pompier. La statue de Johann Strauss est tout simplement  devenue la référence incontournable d’un voyage à Vienne !

Comme les autres capitales européennes, Vienne s’est vautrée dans le mauvais goût de la bourgeoisie capitaliste triomphante de la fin du XIXe, soulignant à plaisir la contradiction entre une petite ville encore très province à l’architecture civile et religieuse gothique ou délicieusement baroque avec une grande capitale aux monuments imposants et aux styles grandiloquents.


[1] Guillaume Apollinaire. « Zone ». 1912.

[2] Stephan Zweig. « Le monde d’hier ». 1944.