Le Naschmarkt - Une maîtrise de l'ordre qui devient oppressante

 

Autriche Vienne Naschmarkt

Après les cafés, il nous faut visiter un autre haut lieu de la convivialité viennoise : le Naschmarkt. C’est un marché très cosmopolite. Sur un bon demi-kilomètre et une centaine d’étals, on y trouve tous les fruits et légumes de saison, des fromages, des volailles, des poissons et des pains mais aussi des fruits secs, des épices, des olives cuisinées ou marinées grosses comme des cailloux, des lentilles, des noix, des produits bio et des produits de beauté… Un peu plus loin des kebabs et parfois même des merguez-frites ! Plus on avance dans le marché, plus les devantures sont populaires, et c’est au bout que l’on trouve tous les stands orientaux.

C’est que Vienne est située à l’intersection de deux grandes routes commerciales : la route de l’ambre du Nord au Sud reliant la Baltique à l’Italie, et la route du Danube de l’Est vers l’Ouest. Depuis plusieurs siècles y convergent des produits venus d’Orient et d’Occident, acheminés par voie terrestre ou fluviale, dont de nombreux produits exotiques fort prisés. Il ne faut pas oublier qu’en 1566, à la mort de Soliman le Magnifique, l’empire ottoman commençait quasiment aux portes de Vienne ; la Serbie, la Bosnie, la Hongrie et la Transylvanie étaient sous domination ottomane à tel point que l’on pouvait considérer que l’Asie commençait dans les faubourgs de la ville ! Budapest, alors sous domination turque, n’est située qu’à 250 kilomètres.

Tous les producteurs se rassemblaient autrefois sur un marché appelé « Aschenmarkt » (marché des cendres). L’origine du nom pourrait provenir du site où avaient été enfouis les cendres et déchets, mais aussi du nom du frêne (Asche) car les producteurs vendaient principalement des bouteilles de lait faites à partir de ce bois de frêne. Il fut rebaptisé au XIXe siècle pour devenir le Naschmarkt. L’explication élogieuse voudrait que cela provienne de l’allemand « naschen », qui désigne le fait de déguster avec gourmandise. Mais plus vraisemblablement et prosaïquement ce serait une déformation de l’ancien nom ! Il fallut attendre les années 1920 pour que les commerçants obtiennent enfin de petites baraques pour y entreposer leur marchandise au lieu de monter et démonter leurs tréteaux jour après jour.

Pour qui connait les marchés populaires du Sud de la France, le Naschmarkt n’est pas vraiment étonnant sinon par la présentation rangée, alignée, rigoureuse et hygiénique de ses produits. Les marchés de Lunel ou de La Paillade à Montpellier sont aussi riches en produits « orientaux » et en couleurs, l’excessive rigueur d’une présentation au cordeau en moins. Sans être adepte de la franchouillardise, si j’admire la méticulosité de la présentation et la qualité des produits du Naschmarkt, je me lasse très vite de cette excessive maîtrise de l’ordre. J’avoue préférer les marchés français ou italiens avec leurs côtés un peu bazar, voire parfois laisser-aller. C’est que ce fanatisme du rangement, de l’ordre, de la ligne droite me semble toujours cacher quelque chose.

« … l’habileté avec laquelle tout avait été rendu propre, commençaient à me donner mal de tête et à me porter sur les nerfs »[1].

Et l’Autriche me parait cacher quelque chose… Son adhésion au national-socialisme par exemple ? Après guerre, l’Autriche a conduit une véritable politique de l’oubli à ce sujet en s’appuyant sur la « Déclaration de la conférence de Moscou » de 1943 et le traité de 1955 qui restaura la souveraineté de l’Autriche et supprima au passage la « clause de coresponsabilité » dans la conduite de la guerre initialement prévue dans le préambule. Cela achevait de faire de l’Autriche, aux yeux de la communauté internationale, une malheureuse victime des Nazis. L’élection à la présidence de la République, en 1986, de Kurt Waldheim (1918 / 2007), ancien secrétaire général de l’ONU (1972 / 1981), qui avait caché son passé nazi et ses responsabilités dans des exécutions dans les Balkans, fit éclater le scandale et devait permettre aux Autrichiens un retour sur leurs responsabilités. En 1989 a été instaurée une journée de commémoration nationale des victimes du national-socialisme, le 5 mai, à la date anniversaire de la libération du camp de concentration de Mauthausen, près de Linz.

Les Français n’ont pas de leçon de morale à donner, le rôle de l’Etat français sous le régime de Vichy ou de l’armée française en Algérie étant tout aussi condamnables… Méfions-nous toutefois des situations trop nettes et trop ordonnées de peur que cela ne cache quelque cadavre dans un placard.


[1] Wielfried Georg Sebald. « Les émigrants ». 1992.