Une église ouverte aux courtisanes et prostituées – Un magnifique Caravage

 

Rome Sant Eustachio Sant Agostino Caravage

En sortant de Saint-Louis-des-Français, on trouve, à gauche, une placette sur laquelle est située l’église Sant’Agostino in Campo Marzio. L’église est située dans le rione voisin, Campo Marzio, mais c’est l’occasion d’aller voir un autre Caravage ! Sant’ Agostino fut une des premières églises Renaissance à Rome (1479 / 1482). La façade, inspirée par celle de la Basilique Santa Maria Novella à Florence, a été conçue par Léon Battista Alberti et construite en 1483 par Jacopo da Pietrasanta. Dans cette façade très simple, voire austère, les deux volutes latérales du second niveau apparaissent bien étranges, voire parfaitement incongrues. C’est qu’elles ont été ajoutées beaucoup plus tardivement, entre 1746 et 1750, lors de la construction du nouveau couvent et de son cloître.

Petite particularité, mais qui n’est pas la spécificité de Sant’Agostino : le travertin de sa façade est tout simplement issu du Colisée lequel servait alors de carrière de pierre pour les nouvelles constructions de la Rome papale. Autre particularité de Sant’Agostino, mais cette fois tout à fait spécifique et même unique à Rome, l’église admettait les courtisanes et les prostituées ! Certaines y sont même enterrées : Michaelis Fiammetta (1465 / 1512), maîtresse de César Borgia, ou Tullia d'Aragon (1510 / 1556), également écrivain, poétesse et philosophe.

« Dans la première chapelle, à gauche en entrant, on trouve de magnifiques ouvrages de Michel-Ange de Caravage. Cet homme fut un assassin ; mais l’énergie de son caractère l’empêcha de tomber dans le genre niais et noble, qui de sont temps faisait la gloire du Chevalier d’Arpin »[1].

Le tableau du Caravage montre, en bas à droite, deux simples pèlerins, pieds nus et modestement vêtus, adorant la Vierge et l’enfant Jésus. La Vierge, en haut à gauche, sur la marche et dans l’embrasure d’une porte, présente l’enfant qu’elle porte dans ses bras. Le tableau est composé sur cette diagonale majeure bas-droite / haut-gauche (ligne des corps, bras de l’enfant Jésus, axes des regards). On part des pieds souillés du pèlerin pour aller au regard de la Vierge et la tête de Jésus. Une série de lignes parallèles successives croise cette diagonale sans la rompre, mais au contraire en la renforçant : culotte de l’homme et épaule de la femme, bâtons des pèlerins, et tête penchée de la Vierge. Rien de majestueux là-dedans : ni trône, ni angelots, ni étoiles, ni rayons de lumière, ni représentation de la maison de Nazareth, ni même représentation du transfert miraculeux… une scène presque ordinaire si elle ne rendait pas compte à la fois de la ferveur populaire et de la simple bonté de la Vierge et de son enfant. « On » raconte, et tous les guides vous le répèteront, que les contemporains auraient été choqués par la représentation triviale des pieds des pèlerins… Ce ne serait pas si sûr.

L’église possède d’autres richesses… Une fresque de Raphaël (troisième pilier gauche de la nef, 1512) représentant le prophète Isaïe montrant un rouleau sur lequel est écrit sa prophétie annonçant la naissance du Christ et qui semble influencée par les fresques de Michel-Ange à la chapelle Sixtine. La Madone de la naissance de Jacopo Sansovino (1486 / 1570) dont la tradition populaire veut qu’elle soit adaptée d’une statue antique représentant Agrippine tenant dans ses bras le petit Néron (!). La Vierge et l’enfant avec Sainte-Anne est également de Sansovino et lui aurait apporté la gloire. Sainte-Anne était notamment l’objet de vénération des poètes qui venaient lui réciter des poèmes ou les accrocher à la statue. Belle tradition ! On aimerait qu'elle se poursuive.

La famille Cavalletti (ou Cavalli ?) de Bologne avait acquis une chapelle dans l’église. Par testament Ermete Cavalletti, mort en 1602, avait émis le souhait qu’un tableau d’autel soit réalisé représentant Notre-Dame-de-Lorette. Qu'est-ce-que Notre-Dame-de-Lorette ? Petit détour d’histoire des miracles: la maison dans laquelle le Saint-Esprit aurait conçu Jésus dans le sein de la Vierge Marie est connue sous le nom de « Maison de Nazareth ». Au IIIe siècle, Sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin et grande importatrice de reliques chrétiennes à Rome, éleva une église autour de la maison. Menacée par la prise des lieux saints par les musulmans au XIIIe siècle, la maison fut miraculeusement transférée en Dalmatie, puis une nouvelle fois, en 1294, dans la Marche d’Ancône où elle aurait été accueillie par une femme dénommée Lorette, et où elle est toujours visible aujourd'hui.