Une zone militaire tampon depuis le XVIIe siècle - L'opération "Storm"

 

Croatie Krajina 2

Malgré son nom qui signifie « région » en serbo-croate, la Krajina n’est pas une région au sens géographique du terme avec une cohérence de relief, de climat, de sols, de végétation… Elle s’étend sur plusieurs régions géographiques, Banovina au Nord, vallonnée et verte, Korduna à l’est, et Lika au Sud-Est, composées de plateaux karstiques parcourus par des vallées ; l’ensemble borde la frontière de la Bosnie.

De fait, la Krajina est une création historique, c’était une zone militaire tampon, conçue par les Habsbourg, qui peuplèrent la zone de « soldats laboureurs » serbes au XVIIe siècle pour bloquer l’expansion ottomane. Dénommée aussi « Confins militaires de Croatie », la région était organisée en plusieurs capitaineries, placées sous l'autorité directe du monarque autrichien.

« Observez bien et vous verrez qu’il est exact que, où que l’Europe chrétienne étende sa domination, et son administration, la guerre y éclate, la guerre entre chrétiens. C’est ce qui se passe en Afrique, en Amérique, et dans certaines parties européennes de l’Empire Ottoman qui sont tombées sous la coupe d’un Etat chrétien. Et s’il arrivait jamais, au gré du destin, que nous perdions ces régions et qu’elles soient conquises par un pays chrétien comme vous l’avez suggéré, ce serait la même chose. Il pourrait ainsi se produire que, dans cent ou deux cents ans, à ce même endroit où vous et moi discutons maintenant de la possibilité d’une guerre turco chrétienne, ce soient des chrétiens libérés de la domination ottomane, qui s’entre-tuent et s’entr’égorgent »[1].

Lors de la décomposition de la Yougoslavie, dans cette zone, les Serbes étaient soit majoritaires, soit une très forte minorité. En 1991, ils y ont établis une république autonome, la « République Serbe de Krajina », de laquelle l'armée yougoslave a chassé 200 000 à 300 000 Croates qui y résidaient.

Après 4 ans « d’indépendance », le 4 août 1995, les forces croates lançaient une vaste opération baptisée « Storm » (Tempête) visant à reprendre le contrôle des zones serbes en Croatie avec, vraisemblablement, un appui logistique des pays occidentaux. Cette offensive militaire s’est faîte en expulsant à leur tour les 200 000 ou 300 000 Serbes qui vivaient dans l’ensemble de la Croatie vers la République fédérale de Yougoslavie et les régions de la Bosnie-Herzégovine sous contrôle des Serbes de Bosnie.

Dix ans après, la zone en garde toujours les stigmates. Nous avons parcouru différentes routes de la région de la Lika, autour des villes de Gračac, Obrovac, Knin, Kistandje, Drnis. Le parcours le plus pénible étant celui situé entre Obrovac et Kistandje par une petite route sinueuse sur un plateau calcaire coincé entre deux chaînes montagneuses, la Bukovica au nord et l’Orjilak au sud. Il s’agit d’un plateau calcaire, sec, caillouteux, à la terre rare et à l’habitat dispersé. Les champs sont entourés de murets de pierres sèches, épais et grossiers, montés patiemment par des générations successives de paysans.