Des sans-travail qui se donnent l’apparence de salariés

 

Maroc Rabat Souks

Dans un pays ayant une forte augmentation démographique (1,36% par an - 2014), un exode rural important et un analphabétisme élevé (33 % des plus de 15 ans), une large partie de la population n’a que peu d’espoir d’accéder aux emplois salariés. Il importe néanmoins de trouver les revenus nécessaires pour survivre, de pouvoir se justifier au sein de son groupe social d’appartenance et éviter d’être considéré comme un bon à rien.

« Le travail n’est ni une fin en soi ni une vertu par soi. Ce qui est valorisé, ce n’est pas l’action orientée vers une fin économique, c’est l’activité en elle-même, indépendamment de sa fonction économique et à condition seulement qu’elle ait une fonction sociale. L’homme qui se respecte doit toujours être occupé à quelque chose »[1].

Cela aboutit à une organisation sociale qui se donne l’aspect d’une activité salariée. Ainsi les « gardiens de stationnement » s’affublent-ils d’éléments vestimentaires pouvant faire référence à un uniforme, une casquette ou un gilet réfléchissant par exemple. Ils respectent des « heures d’ouverture », de 9h00 à 20h00 environ, car ils savent bien qu’avant et après il y a peu de gain possible. Chacun gère un morceau de trottoir ou de rue bien délimité et, si l’un doit s’absenter, il confie « son » territoire à un collègue qui le remplacera le temps de son absence. Leur rôle n’est pas tant de vous aider à vous garer, bien que généralement le « gardien » mette un point d’honneur à vous assister dans la manœuvre même si ses indications sont souvent approximatives. Leur fonction est plutôt de vous signaler un espace de stationnement libre, puis de surveiller votre automobile. Mais c’est aussi l’ensemble des activités de la rue qu’ils observent et contrôlent par leur présence. La contrepartie de cette activité c’est bien sûr une rémunération, laquelle diffère de Rabat à Marrakech, d’un Marocain à un étranger et, bien sûr, d’un Français à un Allemand.

Dans une société où la majeure partie de la population vit chichement, la récupération de tous les objets et leur réutilisation est une nécessité. Mais à voir les amoncellements de quincaillerie usagée et dépareillée dans le souk de Rabat avec des clefs sans serrures, ou le contraire, des outils déformés par leur utilisation, des myriades de clous et de vis de toutes tailles et de toutes formes, tous les ustensiles et objets de la vie courante usés jusqu’à la corde (réveils, plaques électriques, casseroles, lampes de poche, bouilloires…), il ne s’agit pas seulement de récupérer ce qui peut l’être.

« Placé dans l’impossibilité de trouver un travail vrai, on essaie de combler l’abîme entre les aspirations irréalisables et les possibilités effectives en accomplissant un travail dont la fonction est doublement symbolique en ce qu’elle apporte une satisfaction fictive à celui qui l’accomplit en même temps qu’elle fournit une justification devant les autres, ceux dont il a la charge et ceux auxquels il a recours pour subsister »[2].

L’écart entre les aspirations et les réalités de la situation économique et sociale peut être tellement grand, que toute activité peut dès lors apparaître comme inutile, qu’il devient absurde de faire « comme si ». C’est alors le fatalisme qui l’emporte, si ma situation est ainsi c’est que Dieu l’a voulu. « Mektoub ». Dans les placeurs et gardiens de stationnement, il existe bien des catégories, il y a ceux qui sont situés sur des rues fréquentées, notamment par des étrangers et la bourgeoisie marocaine près des grands centres commerçants et qui en constituent « l’aristocratie » ; ceux-là ont des éléments d’uniforme, des horaires, des tarifs, une organisation, des réseaux d’entraide. Mais il y a aussi ceux qui, n’ayant pas accès à ces situations « privilégiées », tentent leur chance comme ils peuvent, sur les marges, tel ce placeur de voiture à la nécropole de Chellah. Assoupi sur un carton à l’ombre maigre d’un cactus, il a daigné ouvrir un œil à l’arrivée de notre voiture et, constatant que nous nous garions tout seul, il est retourné à sa sieste sans essayer de faire l’effort de se présenter, ni même faire quelques vagues gestes de la main pour nous aider à garer le véhicule qui, il est vrai, était bien le seul à cette heure de la journée ! Pour lui, il n’était plus question de défendre un honneur, « enfermé dans le présent, le sous-prolétaire ne connaît que le futur sans amarres de la rêverie »[3].


[1] Pierre Bourdieu. « Algérie 60 ». 1977.

[2] Idem.