Marchandage et loi du marché - Marchandage et valeur d'usage

 

Maroc Fez Rue-du-grand-Talaa

Dans les souks, les prix des produits ne sont évidemment jamais affichés. Ils doivent être demandés et ces prix peuvent infiniment varier à l’étonnement (toujours), l’exaspération (parfois) ou l’amusement (fréquemment) des touristes. Ces fluctuations ne sont jamais que l’application de « la loi du marché » qui s’exprime ici pleinement, un marché qui est extrêmement sensible, perpétuellement fluctuant en fonction de la période de l’année (selon les cycles de production, mais aussi selon la période du Ramadan qui est souvent plus favorable à l’acheteur), des jours voire des heures de la journée, de l’afflux de la clientèle et du volume des ventes déjà effectuées par le commerçant.

Les prix sont aussi relatifs à la quantité d’objets achetés, il n’est pas rare d’obtenir trois objets pour le prix de deux. Mais les prix vont dépendre également des affaires qui pourraient potentiellement être faites à l’avenir avec un client. Un résident aura bien évidemment un meilleur prix qu’un étranger de passage, d’autant plus s’il est aisé ou riche puisque d’autres affaires potentielles pourraient être conclues avec lui à l’avenir. Ils dépendent du lien de parenté (sans que cela soit nécessairement favorable !), ils dépendent enfin du besoin d’argent du vendeur.

Si les règles de l’échange capitaliste conquièrent une partie des villes, celle des hôtels de luxe, des grands cafés et des supermarchés avec des prix affichés, non négociables, il n’est pas nécessaire d’aller bien loin pour retrouver une économie dans laquelle les prix fluctuent déraisonnablement.

Au sud de Marrakech, dans la chaîne du haut Atlas, à 2 600 mètres d’altitude, Oukaïmeden est une petite station de ski pourvue de quelques remontées mécaniques et d’un télésiège. Fin août, c’est un quasi désert, les rares hôtels et les quelques chalets sont soigneusement clos dans l’attente de la saison hivernale. Personne à l’horizon, ou si peu. De grands troupeaux de moutons, encadrés par de petits bergers, envahissent tranquillement les prairies d’altitude sans arbres ni broussailles. Nous pensons donc être seuls et pouvoir faire une tranquille randonnée de montagne. Las, sorti d’on ne sait où, un vendeur de souvenirs nous harponne. Pas question de changer de trottoir ou de se coller à un groupe de touristes : il n’y a personne au milieu de nulle part. Pire, mon épouse ayant fait mine de s’intéresser à un des bracelets en faux corail, notre vendeur nous accompagne derechef dans notre randonnée tout en continuant bien sûr à nous montrer sa marchandise, bracelets et colliers, et à faire des propositions de prix toujours plus imbattables les unes que les autres !

Cette descente vertigineuse des tarifs s’accompagne parallèlement d’une surenchère sur la qualité des bijoux, au cours de laquelle notre vendeur ne craint pas d’affirmer que les bracelets et colliers sont montés ici, par des femmes des tribus berbères (alors qu’on trouve les mêmes dans tout le Maroc) et que le corail vient du lac voisin ! La négociation dure ainsi deux bons kilomètres – lesquels apparaissent alors particulièrement longs - jusqu’à ce que l’on renonce finalement à notre promenade et que l’on achète le bracelet en question à un prix 10 fois inférieur au prix proposé au départ. Mais personne n’est satisfait de la transaction, ni le vendeur qui n’a obtenu que le strict minimum qui lui permet de ne pas perdre la face, ni nous qui avons acquis un bien sans intérêt. De plus nous devons arrêter notre randonnée et aller nous réfugier dans un bar (miracle ! Il y en a un d’ouvert !) après être désormais harponnés par d’autres vendeurs eux aussi sortis de nulle part. Ils tiennent tous à nous fourguer quelque chose, notamment une figurine de terre cuite, très laide, qu’ils dénomment « Michael Jackson » ! Erreur de casting, coup de pub ou maladresse de l’artisan ?

Etranger, vous êtes nécessairement « en dehors du coup » pour négocier les prix, car vous ne savez rien des habitudes des clients et des commerçants, des règles de fluctuation de l’offre comme de la demande, des éléments déterminants la qualité, sans compter que votre train de vie supposé laisse à penser au marchand que vous pouvez payer le prix fort. Vous pouvez certes vous amuser à négocier, mais la partie n’est pas égale. Ne connaissant pas les limites acceptables, économiquement et socialement, de la négociation, il est fréquent que des étrangers proposent des prix dérisoires au vendeur, d’autant que l’étranger, méconnaissant les règles a toujours peur « d’être roulé ». Cette attitude vexe terriblement votre interlocuteur qui estime que vous vous moquez de lui en ne reconnaissant pas la qualité de sa marchandise et c’est lui qui se fâche car il vous attribue alors une attitude dominatrice, voire néocoloniale !

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