Une relation commerciale non dématérialisée - Une valeur fonction d'une relation sociale

 

Maroc Agadir souks

Les règles de fixation des prix ne seraient donc pas franchement différentes de celles de la bourse de Chicago sur les denrées alimentaires de base, répondant aux mêmes règles spéculatives, si ne rentraient en ligne de compte deux autres phénomènes qui viennent compliquer singulièrement la prétendue « loi du marché » : les quantités traitées sont de toute petite taille (quelques unités) et la relation commerciale s’effectue entre deux personnes ayant un rapport étroit avec un produit particulier, ce qui n’est pas vraiment le cas des hackers de la bourse de Chicago qui n’ont jamais vu le produit acheté et qui le revendront sans à peine savoir de quoi il s’agit !

En effet, dans le marchandage, la relation commerciale n’est pas « dématérialisée », abstraite, comme celle que l’on peut avoir en boursicotant voire même en achetant son produit dans un hypermarché. Le commerçant à une relation particulière avec chacun de ses articles car il en connaît le producteur, il sait dans quelles conditions il a été fabriqué, dans quelles conditions il l’a obtenu, quelle négociation il dû engager pour l’acquérir. Il peut l’individualiser car chaque produit acquiert ainsi une histoire particulière. L’acheteur vient également pour acquérir un article spécifique car, dans une économie artisanale, chaque article est singulier, plus ou moins bien élaboré, plus ou moins réussi. La relation commerciale s’applique ainsi à un objet unique, dont ont on peut apprécier et discuter les qualités qui lui sont propres.

« Une des calamités de notre vie moderne réside en ceci que nous recevons tout objet complet et terminé, livré à domicile et prêt à l’emploi comme si cela sortait de quelque vilain appareil magique »[1].

Certes, le prix du produit est bien aussi plus ou moins en relation avec sa « valeur », c’est à dire une échelle sociale codifiée entre un temps de travail matérialisé dans l’objet et un signe monétaire qui est censé lui correspondre (sa « valeur d’échange » pour les marxistes). Mais le prix est également fonction de la « valeur d’usage » supposée du produit pour le client : ce qu’il va en faire en faire en fonction de son revenu, son train de vie, ses habitudes imaginées. On a, d’une part, l’artisan, le vendeur qui ont des besoins immédiats à satisfaire grâce à la vente d’un bien et, d’autre part, un touriste supposé riche dilettante qui possède bien plus que ce dont il a besoin.

Proposer un prix plus élevé à un étranger qu’à un Marocain pour un même produit c’est en fait contribuer à redistribuer une partie de la valeur de ceux qui ont beaucoup vers ceux qui ont moins. Il n’y a donc rien de socialement répréhensible à proposer des prix différenciés en fonction de la tête des clients, bien au contraire, cela participe de le redistribution et donc de la justice sociale !

L’étranger, en appliquant son échelle de valeurs, peut considérer qu’il est « volé » car il a manifestement payé un prix plus élevé pour acquérir un même objet qu’un autochtone. Le commerçant, lui, en appliquant sa propre échelle de valeurs, considère que ces étrangers ne répondent pas aux règles morales d’assistance et de partage en offrant des prix qui sont pratiqués pour les Marocains moyens.

Ainsi, visitant l’atelier artisanal de tapis, dans la kasbah des Oudaïa à Rabat, une des ouvrières nous convie à observer son travail. Tout en nouant les nœuds et en nous montrant comment elle les effectue, elle nous apprend qu’elle est payée à la tâche, en fonction de la surface exécutée. Après cette explication, fort agréable d’ailleurs, mêlée de questions sur nos familles comme il se doit, elle demande bien évidemment un bakchich… Mais le montant de celui-ci, que j’ai nécessairement estimé en fonction du temps qu’elle a passé avec moi et de son salaire horaire, ne lui convient pas et elle le dit vertement. C’est que le montant de mon bakchich ne participe manifestement pas assez à la redistribution sociale selon son estimation de ses besoins et de mes possibilités de répondre aux miens !