Médina et ségrégation sociale - Retour des classes aisées

 

Maroc Fez Vue-generale

Aujourd’hui Fès, comme toutes les grandes villes du Maroc, connaît les mêmes évolutions que les cités européennes. Avec la révolution industrielle du XIXe, l’exode rural, la concentration urbaine, les cités européennes se sont développées en hauteur avec des immeubles élevés, rangés au long des voies de circulation, mais surtout avec une spécialisation de l’espace selon les fonctions (habitat, travail, loisir) et selon les classes sociales avec l’émergence des beaux quartiers et des banlieues ouvrières. Cette spécialisation et cette ségrégation par quartiers se développent encore au début du XXIe siècle avec des zones spécifiques d’urbanisation, commerciales ou artisanales.

Les mêmes phénomènes sont à l’œuvre à Fès avec la construction de la ville nouvelle, Dar Dbidagh, commencée sous le Protectorat pour les classes aisées, l’extension de banlieues plus au sud pour les classes moyennes et la médina pour tous les autres, quand ce ne sont pas les bidonvilles. La médina désigne la ville ancienne, arabo-musulmane, par opposition aux quartiers modernes de type européen. La médina de Fès, la plus grande du monde, a été fondée au IXe siècle et est restée quasi inchangée depuis le XIIe siècle.

Enfin, les zones commerciales s’implantent également avec des hypermarchés en limites sud-ouest de la ville.

La ville de Fès avait une population estimée à 420 000 habitants en 1976, elle en compte un million trente ans plus tard. Cette population se répartit sur les trois emplacements urbains qui constituent la ville avec des densités de population qui varient de 55 habitants à l'hectare pour la ville nouvelle (Dar Dbidagh), 350 habitants en nouvelle médina (Fès-el-Jédid) et 1 000 habitants, voire même 2 500 habitants par endroits, à l'hectare dans la vieille médina (Fès-el-Bali).

Ces trois entités urbaines sont très peu intégrées les unes aux autres. Situées côte à côte, elles sont séparées par des espaces non habités : les jardins de l’Agdal entre la ville nouvelle et Fès-El-Jedid, le cimetière de la Kasba de Cherarda, le jardin de Boujeloud et la place Baghdadi entre Fès-El-Jelid et Fès-El-Bali, restes des jardins et espaces verts qui entouraient autrefois la Médina et constituaient un espace intermédiaire entre la ville et les terres agricoles. Ces trois dernières zones présentent aujourd’hui les caractéristiques de no man's land dont les fonctions sont mal identifiées (loisir, parking, marché) et parfois aussi laissées à un quasi abandon (jardin de Boujeloud) [1].

De fait, l’axe de la vie fassi (habitation, administration, entreprises, commerce, loisirs…) se déplace progressivement vers les nouveaux quartiers du sud et du sud-ouest, marginalisant la médina. Dans celle-ci, les palais comme les maisons des classes moyennes ont été abandonnées au profit de nouvelles populations, pauvres, issues de l'exode rural. Les propriétaires louent ou vendent aux familles rurales déplacées les maisons à la pièce, cassant l’ancienne unité structurale des habitations et participant à l’augmentation de la densité en fractionnant la propriété. Les nouvelles populations n’ont pas les moyens d’entretenir un patrimoine déjà passablement en mauvais état, contribuant encore à son délabrement.

Les administrations, les services de santé, les écoles, les activités productives mêmes, vont s’établir dans la ville nouvelle, marginalisant encore un peu plus la vieille médina qui est de plus en plus tiraillée entre bidonvilisation et activités de loisir touristique.

A partir des années 1990 / 2000, un phénomène nouveau se développe, celui du retour des classes aisées dans la médina avec la vogue des « riads », ces maisons traditionnelles fermées sur l'extérieur et s'organisant autour d’un patio central comportant souvent une fontaine et un jardin. Ce phénomène a été amplifié par le développement du tourisme, notamment d’un tourisme à la recherche de « l’authenticité », avec l’achat de riads comme résidences secondaires ou pour y établir des chambres d’hôtes pour les visiteurs de passage. Si l’on peut se réjouir du sauvetage de bâtiments ayant une valeur historique ou artistique, quelles en sont les conséquences pour les Fassis ?


[1] Larbi Bouayad. « La sauvegarde de la médina de Fez ».

Liste des articles sur Notes de voyages au Maroc

Télécharger le document intégral