Folklorisation, muséification, bidonvilisation ou rénovation ?

 

Maroc Fez Tannerie-Chouara

Si les évolutions en cours se poursuivent, il n’y a guère que deux aboutissements, susceptibles d’ailleurs de coexister. La première consiste en une « muséification » de la ville, chassant les activités productives comme les couches populaires, avec une folklorisation des activités de commerce et de service au profit des seuls touristes (commerces, restaurants, hôtels…) ou des classes aisées réinvestissant les demeures historiques. La seconde aboutirait à la dégradation continue des quartiers d’habitation ne présentant pas de monuments « dignes d’intérêt » et dans lesquels les conditions d’habitation et de vie seraient de plus en plus dégradées.

Ces évolutions sont à l’œuvre dans nombre de villes européennes ; pensons au quartier du Marais par exemple à Paris, mais aussi à Fès, Meknès, Tunis... De fait, il faudrait tout à la fois rénover les monuments, réhabiliter l’habitat et introduire les éléments de base de l’hygiène et du confort (adduction d’eau, collecte des eaux usées…), développer les services de base (écoles, dispensaires, ramassage des ordures, tout à l’égout…) et conserver l’organisation traditionnelle de l’espace urbain c’est à dire assurer des activités productives et commerciales, tout en préservant une mixité de population !

La conduite des seules activités productives et commerciales au sein de la médina exige de nombreuses manipulations (déchargement des camions aux portes, chargement des bêtes et des hommes), des transports longs et difficiles, demandant une nombreuse main d’œuvre. Même si le temps ne se compte pas tout à fait de la même manière, pas plus que la main d’œuvre qui est plutôt en excès, il faut bien vivre et il faut néanmoins rémunérer, même chichement, cette main d’œuvre chargée du transport, de la présentation, de la vente. Comment en ce cas lutter contre les grandes surfaces qui s’installent en périphérie, achètent en quantités importantes, réduisent les manipulations, font tourner les stocks rapidement et qui ont, en conséquence, des marges commerciales à l’unité souvent plus faibles que celles des vendeurs traditionnels ?[1]

Rénover la médina impliquerait de la désengorger, de la dé-densifier dans la mesure où sa population croit de plus de 2% par an ! Pour cela, il faudrait construire une « nouvelle médina » qui ressemblerait par sa structure, l’organisation de l’espace, à l’ancienne médina. La nouvelle médina de Casablanca, ou quartier des Habbous, est une expérience urbaine intéressante, bien qu’il ne s’agisse pas d’une rénovation mais d’un quartier entièrement nouveau né du plan d'urbanisme des années 20 du premier commissaire-résident général, Louis Hubert Gonzalve Lyautey. Tout d'abord destinée à loger les nouvelles populations venues avec l’exode rural, la nouvelle médina fut, dit on, rapidement prise d'assaut par les familles aisées de la ville attirées par le charme d'un urbanisme et d’une architecture alliant la tradition (arcades, échoppes, maisons basses) et le confort moderne (réseaux d’eau et d’électricité, rues permettant la circulation automobile, espaces aérés et ensoleillés). Il conviendrait aussi de transférer les activités industrielles ou artisanales les plus dangereuses.

Dans l’ancienne médina, outre la dé-densification, il conviendrait d’installer les équipements sociaux indispensables alors qu’elle est aujourd’hui sous équipée en écoles, dispensaires, terrains de sport. Mais il faut aussi rénover l’ensemble des réseaux, l’alimentation en électricité, l’éclairage public, l’alimentation en eau, le tout à l’égout et le ramassage régulier des ordures. Enfin, dernier problème, celui des transports, transports publics des habitants aujourd’hui inexistants et transport des marchandises réalisé dans les conditions les plus précaires et les plus dangereuses dans la mesure où passants, deux roues, charrettes, ânes et parfois camionnettes ou automobiles se partagent le même espace restreint au risque d’accidents.

Mais ce n’est pas une rénovation fondamentale qui se réalise, mais plutôt une restauration des parties les plus intéressantes d’un point de vue touristique ou pour un habitat à destination d’une population aisée et un abandon du reste. En complément sont construites en périphérie des centres urbains des villes « modernes » faisant ressembler toujours plus les villes marocaines à n’importe laquelle des villes européennes ou des bidonvilles pour les plus pauvres.


[1]  Statistiques et études. Enquête de 1995. Ministère de l’industrie, du commerce et de mise à niveau de l’économie.

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