Le tourisme, un monde de bisounours ? - Ou l'enfer capitaliste de la consommation et du profit ?

 

Maroc Marrakech Medersa Ben Youssef 02

Les tour-operators s’efforcent aujourd’hui de présenter un visage plus diversifié des prestations qu’ils vendent, même si l’essentiel de leurs offres est encore très largement orientée Sud, soleil et ciel dégagé, plages à cocotiers, piscines aux eaux bleues… Dans les présentations des différents voyages, y compris See / Sex / Sun, s’intègrent désormais des visites à caractère culturel, musées, monuments, villes anciennes, marchés locaux, sites remarquables, ou des activités culturelles, spectacles de danse, de chant, voire ateliers culinaires ou autres.

A observer les groupes de touristes des voyages organisés, que ce soit aux tombeaux Saadiens à Marrakech, au palais minoen de Festos ou dans la nécropole de Thèbes, ceux-ci font généralement preuve de beaucoup de bonne volonté en suivant leur guide, écoutant religieusement les informations et explications données, posant des questions pour mieux comprendre. A cela s’ajoute l’intérêt pour les Guides touristiques, 60 % des Français achètent un ou plusieurs guides pour leurs vacances, guides qui donnent des informations pratiques certes, mais aussi de nombreuses informations sur l’histoire, les civilisations, les arts… Tous les ouvrages pratiques sont désormais aussi culturels. On édite maintenant des guides à caractère littéraire, de ballades à pied ou en vélo pour mieux connaître le pays dans lequel on se rend.

Bref, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes et les grands brassages de population liés au développement du tourisme, 1,6 milliard de déplacements touristiques sont prévus en 2020, devraient permettre une meilleur connaissance des différents peuples et de leurs cultures. Le tourisme permettrait « d’apprécier la diversité culturelle et d’en mesurer la commune grandeur » (UNESCO) ce qui devrait éviter bien des incompréhensions, des suspicions, des défiances, entre peuples et modifier les idées reçues à la base d’attitudes racistes. Cela, c’est la vision optimiste des choses dont je ne suis pas sûr qu’elle rende compte des réalités vécues. J’ai malheureusement plusieurs exemples qui me montrent que le tourisme peut, au contraire, renforcer les idées reçues et donc les incompréhensions, suspicions et défiances entre les peuples.

Lors d’une mission en Afrique subsaharienne, j’étais accompagné d’un professeur et de son épouse, médecin, personnes forts honorables et tout à fait charmantes mais qui expliquaient la situation des Africains par des différences génétiques congénitales les renvoyant au néolithique très inférieur. Aucun argument à caractère historique, économique, social, culturel, n’arrivait à entamer leur certitude. Ils étaient au-delà d’une réflexion analytique, avec une conviction absolue, monolithique, massive, épaisse, que rien ne pouvait écorner. Au contraire même, tout ce qu’ils voyaient au cours de ce voyage était l’occasion de conforter leur conviction. Et combien de cas similaires chez les touristes où la rencontre avec un autre peuple alimente et conforte les représentations préétablies ? Il ne suffit pas de voir pour comprendre. La compréhension d’une situation observée exige un détour analytique, théorique, contre l’évidence, pour en comprendre les ressorts cachés.

« En donnant une satisfaction immédiate à la curiosité, en multipliant les occasions de la curiosité, loin de favoriser la culture scientifique, on l’entrave. On remplace la connaissance par l’admiration, les idées par les images »[1].

La situation n’est pas meilleure du côté des populations qui « accueillent ». La finalité du tourisme n’est pas l’amitié entre les peuples mais c’est une activité économique dans une société libérale où la consommation est une valeur absolue. Son objectif c’est d’abord le profit de toute la chaîne d’acteurs, voyagistes, hôteliers, transporteurs… Comme pour les autres activités économiques, elle s’accompagne d’exploitation de la main d’œuvre, de pollution, de dégradation de l’environnement. Les populations locales, payées chichement, sont au contact de populations plus aisées, aux standards de consommation différents, dont les attitudes, les comportements, les allures peuvent heurter des croyances, d’autant que l’activité touristique peut participer à modifier des paysages, des équilibres sociaux et environnementaux. Bref, le touriste finit par devenir l’envahisseur, l’occupant, l’ennemi et tout ce qu’il représente peut-être rejeté en bloc, son argent, son système économique et ses valeurs.


[1] Gaston Bachelard. « La formation de l’esprit scientifique ». 1967.