Une vision mythifiée de l’histoire – Sans respect des traces plus récentes – Des lieux d’histoire devenus parcs d’attraction

 

Etats-Unis Oak Alley

Curieux rapport à l’histoire que celui des Américains[1].

A la plantation de « Oak Alley », à Vacherie, une magnifique maison antebellum (c’est à dire d’avant la guerre de sécession) construite par les descendants d’Antoine Crozat, secrétaire de Louis XV, vous êtes attendus, après l’allée de 28 chênes plantés vers 1830, par une guide en costume fin de siècle, avec jupe à crinoline, gants et bas blancs. Même scénario dans d’autres plantations à « Parlange » ou à « Houmas House », mais aussi sur les bateaux à roues à aubes qui promènent les touristes sur le Mississippi.

L’intérêt des Américains pour les grandes demeures des plantations est néanmoins très récente. De trois mille qu’elles étaient aux XVIIIe et XIXe siècles, il n’en reste aujourd’hui qu’une petite centaine. De même des maisons du « vieux carré » à La Nouvelle-Orléans… car ce n’est encore qu’une poignée d’amateurs « éclairés », des intellectuels le plus souvent, qui achète et restaure ces étonnantes maisons d’architecture hispanique.

Les Américains semblent désormais s’attacher à ces traces historiques de leur environnement, lesquelles sont évidemment beaucoup moins nombreuses qu’en Europe. A cet égard, la Louisiane peut-être considérée comme une contrée privilégiée, voire « exotique », au sein même de leur propre pays avec une histoire particulière : une présence culturelle espagnole et française encore sensible, un centre ville ancien préservé à La Nouvelle-Orléans, une rencontre et un métissage de cultures africaines et créoles à l’origine d’une musique vivante et populaire, le jazz. Cet « exotisme historique » devient un argument touristique transformant progressivement le quartier français, les maisons antebellum et les bateaux à roues à aubes, en parc d’attraction à la Disney, s’éloignant de la réalité historique pour rejoindre une représentation mythifiée du « bon vieux temps ». Tout ce qui à trait à cette « histoire » magnifiée, et qui est susceptible de donner lieu à la vente de produits ou de services, est parfaitement entretenu et organisé.

Mais ce ne sont pas toutes les traces de l’histoire qui charment les Américains. Parallèlement, ils semblent partager avec les Soviétiques la même conception du « beau » : ce qui est neuf est beau. Aussi, dans les centres des villes y détruit-on assez systématiquement les bâtiments plus anciens, de la première moitié du XXe siècle, parce que jugés trop « vieux », même s’ils sont intéressants d’un point de vue de l’urbanisme ou de l’histoire de l’architecture, pour leur substituer de nouvelles tours encore plus hautes et toujours plus audacieuses. Alors que, souvent, dans les villes européennes, les tours et quartiers modernes vont être construits en périphérie du centre, aux USA, c’est le centre même des villes qui se régénère sans cesse, détruisant l’histoire récente comme Cronos dévorant ses propres enfants. De fait, pour les Soviétiques comme pour les Américains, il s’agissait aussi de montrer au monde entier que c’était dans leur pays, avec leur système économique et politique, que se construisait l’avenir. Cette conception des Etats-Unis comme porteurs de la « modernité » s’est notamment traduite politiquement avec l’intervention du Secrétaire d’Etat à la Défense, Donald Rumsfeld, en janvier 2003, au cours de laquelle il a utilisé le terme « vieille Europe » pour désigner les pays européens qui avaient décidé de ne pas soutenir l'invasion de l'Irak. Sous entendu, ils sont « has been », désuets, dépassés. D’un côté l’avenir, les Etats-Unis, de l’autre le passé, l’Europe.

« L’Amérique (...) c’était l’avenir en marche ; c’était l’abondance et l’infini des horizons »[2].

« L’histoire », si elle est recherchée et appréciée, semble donc l’être au travers de reconstitutions magnifiées, voire « mythifiées », dans le cadre d’organisations mercantiles, du type « parcs d’attraction ». Mais, là encore, nous ne sommes pas à l’abri des mêmes dérives. C’est de justesse qu’un projet de « mise en valeur » du Pont du Gard avec parc d'attraction a été évité.


[1] J’ai bien conscience que parler des « Américains » ne tient pas compte de la diversité de la société américaine et que cela est en partie caricatural, comme de parler des « Français » en général. Les « Américains » se sont aussi Woody Allen, Michael Moore, ou l’équipe du département d’architecture de l’Université de l’Oregon qui a réalisé un remarquable travail sur la carte de Rome de 1748 de Giambattista Nolli, par exemple.