Origine et évolution de la population cajun – Une langue en voie d’extinction

 

Etats-Unis Saint Martinville musiciens cajuns

Le pays Cajun est en train de disparaître. On compterait sept cent mille Cajuns en Louisiane. Originaires de la province d’Acadie, au Canada, ils sont arrivés en Louisiane à la suite du « Grand dérangement » de 1755 parce qu’ils refusaient de se soumettre au joug anglais et qu’ils voulaient conserver leur religion et leur langue. Ils fondèrent vingt deux paroisses dans les marais de la Louisiane où, espéraient-ils, ils pourraient vivre enfin en paix.

Aujourd’hui, deux cent mille Cajuns environ sont encore francophones. Les Cajuns ont été d’abord rattrapés par l’Etat fédéral qui supportait mal que tous ne parlent pas l’anglais : celui-ci construisit partout routes et écoles après la seconde guerre mondiale, en faisant respecter l’obligation de fréquenter ces écoles.

Puis, les Cajuns furent rattrapés par le « progrès » avec la découverte du pétrole dans le delta du Mississippi. Les grandes compagnies pétrolières n’acceptaient d’embaucher que des anglophones et, cette fois, il n’y avait vraiment plus moyen d’y échapper car il s’agissait d’avoir un emploi. Dans une famille de quatre générations, les arrière-grands-parents, nés avant la guerre de 39, parlent couramment le français, les grands-parents nés après-guerre le comprennent mais ne le parlent plus, les enfants nés dans les années 70 ne le comprennent même plus, quant aux arrière-petits-enfants…

Sous le chêne d’Evangeline[1], symbole de fidélité après le « Grand dérangement », à Saint Martinville, deux vieux Cajuns sont assis sur leurs pliants. L’un joue de l’accordéon, l’autre du « petit fer » (du triangle). Quand approchent des touristes, ils jouent de vieux airs cajuns. C’est moins pour gagner un peu d’argent que pour discuter avec des « cousins » du Canada et de France qui viennent ici se souvenir de la terrible épopée des Acadiens.

En Louisiane, il y a toujours quelqu’un pour aller chercher un Cajun parlant français afin de vous faire la conversation. C’est ainsi que sur le bayou Lafourche, dans l’attente d’un pont levant, j’ai été interpellé d’un « D’où tu viens avec ton char ? » prononcé avec un fort accent, assez voisin de celui des vieux bourguignons. A La Fayette, après avoir erré dans le damier d’un quartier de maisonnettes de bois à la recherche d’un restaurant conseillé par le Routard, nous finissons par trouver notre petit snack, une salle d’une dizaine de tables et une minuscule cuisine. Trois mamas noires, opulentes, le verbe haut, s’activent derrière les fourneaux. Elles parlent encore un peu le français, appris dans leur jeunesse, et nous vantent les différents plats qu’elles proposent pour midi. Parfois, les mots leur manquent. Je ne sais comment nous en sommes venus à parler du « chemin de fer », mais nos trois grands-mères s’en trouvent toutes rajeunies, c’était un mot qu’elles avaient oublié et qui resurgissait de leur enfance.

Trois paroisses ont encore une population francophone à plus de 20 % : Saint-Martin, Évangéline et Vermilion. De temps en temps, un vieux Cajun peut donc encore vous y apostropher, voire entretenir une conversation avec vous, mais ce sera de plus en plus rare.

Piètre consolation, quelques expressions cajuns sont intégrées dans le langage courant : ainsi l’on parle de « ouaouarons » pour les grenouilles, de « chevrettes » pour les crevettes ou de « fais-dodo » pour le bal du samedi soir ! La présence de la langue française reste marquée dans les noms de lieux ou dans les enseignes des magasins dans lesquelles Napoléon, qui a pourtant vendu la Louisiane, continue à jouer un rôle de premier plan. C’est ainsi que l’on a un lac « Ponchartrain », la petite ville de « Métairie » vers « Bâton Rouge », mais aussi des bourgades comme « Des Allemands » avant « Paradis », ou « Jeanerette », « Napoléonville » entre « Belle Rose » et « Thibodaux »... Mais, le français est ici une langue en voie d’extinction, et il ne reste pas grand-chose de la présence française dans l’architecture des bâtiments, un peu dans les habitudes alimentaires avec quelques spécialités culinaires.


[1] Henry-Wadsworth Longfellow. « Évangéline - A Tale of Acadie ». Evangéline fut séparée de son amant Gabriel par le « Grand dérangement ». Elle le retrouve plusieurs années plus tard, mais c'est pour apprendre qu'il en a épousé une autre. Leurs retrouvailles eurent lieu sous un chêne à Sant-Martinville.