Où nous sommes conviés à visiter le palais du Conducator – De la démesure en toutes choses – Mais quantité ne rime pas avec élégance

 

Roumanie Bucarest Palais du Peuple 1

A tout « saigneur » tout honneur, une visite du « Palais du Peuple » (le palais construit par et pour Ceausescu) s’impose tant ce palais a fait couler d’encre et de salive. Il serait le deuxième plus grand bâtiment du monde, juste derrière le Pentagone, avec ses 270 mètres de côté sur 240, pour une hauteur de 86 mètres. Il comporterait 1 100 pièces réparties sur 12 étages auxquels il faut ajouter huit niveaux en sous-sol. Soit 45 000 m2 de surface au sol, 400 000 m2 habitables, des salles hautes de 20 mètres, la plus grande ayant la taille d'un terrain de football. Il occupe une surface de 520 ha, soit l'équivalent d’un arrondissement de Paris !

Il faut encore y ajouter la construction d’une avenue triomphale, en face du palais, le « Boulevard de la Victoire socialiste » devenu depuis l'Avenue de l'Union, longue de quatre kilomètres comme la Perspective Newsky, mais de 2 mètres plus large que les Champs Elysées selon les vœux de Ceausescu. Un cinquième de la ville de Bucarest aurait été rasé, 40 000 personnes expulsées de 1984 à 1989, 30 églises démolies, 10 églises furent déplacées dont certaines, paraît-il, plusieurs fois !

« Les gens de Bucarest ont baptisé ‘Hiroshima’ le quartier de leur ville que Ceausescu éventre, creuse, aplanit, dévaste et déplace pour édifier – dans l’idée, peut-être, de faire concurrence au président Pompidou, comme il convient au Petit Paris des Balkans – son centre, le monument à sa propre gloire »[1].

Plus de 20 000 ouvriers se sont relayés jours et nuits sur le chantier du « Palais du peuple » pour lequel il n'existait pas de plan d’ensemble, le « Conducator » agissant au gré de son imagination et de ses fantasmes. Il pouvait donner l'ordre de détruire dans les 24 heures pour reconstruire différemment. C’est ainsi qu’il décida de construire un second escalier d’honneur, symétrique au premier, afin d’accueillir ses hôtes en descendant, son épouse et lui, de deux endroits différents. 40% du PIB annuel de la Roumanie aurait été investi dans sa construction, rien n’étant trop beau pour ce palais : marbre rose, marbre blanc, lustres en cristal, le plus lourd pesant 4 tonnes.

Le résultat ? Laid et même du plus parfait mauvais goût malgré la qualité des matériaux utilisés et l’habileté des artisans. Sur la base d’un plan carré, l’architecture hésite constamment entre une structure horizontale et une structure verticale. La base du carré, celle qui fait face à l’avenue triomphale, est surélevée à 90 mètres alors que ses deux côtés latéraux sont moitié moins haut et le côté opposé très bas. Placé sur une colline, la façade surélevée du palais domine la ville et l’écrase. Néanmoins, pour plus de solennité, des ailes ont été édifiées à chacun des angles du palais, en diagonale, pour élargir horizontalement les façades.

La façade principale est particulièrement massive et lourde superposant de fait trois façades empilées l’une sur l’autre ! Un premier niveau, plutôt classique, avec colonnes d’ordre colossal soutenant des arcs en plein cintre et un attique, comprenant les ailes et pavillons latéraux et, au centre, bien évidemment, un portail monumental. Un second niveau, moins haut, ne correspondant qu’à la partie centrale, en retrait, mais dont le dernier étage est décoré de fenêtres en plein cintre, pour rappeler la structure du niveau inférieur, le tout surmonté d’une corniche à ressaut décorée de forts bossages, laquelle est dominée par une balustrade. Enfin, posé par-dessus tout ça, un troisième niveau, moins large, à hautes fenêtres en plein cintre, surmonté d’une très simple balustrade.

Sur cette accumulation de strates, façon mille-feuilles, peut-être pourrait-on ajouter encore des acrotères, des pinacles voire des pots à feu. Ou le « Conducator » n’y a pas songé, ou son grand-œuvre n’est pas terminé. Et pourquoi pas une statue colossale du conducator et de son épouse, bras-dessus, bras-dessous, de manière à transformer le tout en une magnifique pièce montée ?