Où la visite de l’Atheneum s’impose – Le néo-n’importe quoi est également brillamment représenté – La plaie de l’invasion publicitaire

 

Roumanie Bucarest Atheneum

L’Athénée, ou Atheneum, est une réinterprétation d’un monument grec comme seule la fin du XIXe a pu en produire. Paris possède l’église de la Madeleine (1807 / 1842) édifiée sur le modèle du Parthénon, Londres le British Museum (1823 / 1847) sur le modèle du temple d’Athéna Polias à Priène, Vienne le Parlement (1883), Berlin la Porte de Brandebourg (1789 / 1794) sur le modèle des Propylées, mais aussi le Nouveau Théâtre (1818 / 1826), le Nouveau Musée (1843 / 1855). En comparaison de tous les pseudos temples précédents, Bucarest a innové avec l’Atheneum.

Extérieurement, cette salle de concert présente un porche « classique » de six colonnes ioniques surmontées d’un fronton décoré, toutefois celui-ci n’ouvre pas sur une cella carrée ou rectangulaire, mais sur une structure ronde, à deux étages, surmontée d’une coupole surbaissée sur tambour ! Le pari était audacieux, inscrivant ainsi la salle de concert dans un cercle, au centre d’un monument carré. Au rez-de-chaussée, le porche donne accès à une grande salle circulaire faisant office de foyer. Chacun des coins de la base carrée accueille des escaliers permettant d’accéder à la salle supérieure. C’est un amphithéâtre rond d’un volume intérieur imposant. La partie moyenne du mur circulaire est occupée par une vaste fresque, peinte en style pompier, permettant de suivre, dans le sens des aiguilles d’une montre, l’ensemble de l’histoire de la Roumanie depuis les Romains jusqu’à la Royauté. La partie supérieure est composée d’une suite de fenêtres circulaires. Mais une forme ronde n’est pas nécessairement très commode pour y inscrire une salle de concert, surtout dans les coins ce qui est un comble pour un cercle ! De chaque côté de la scène, les spectateurs ne sont pas tournés vers l’orchestre mais vers la salle. Et selon que vous êtes situé à gauche ou à droite, vous n’aurez pas tout à fait le même concert, d’un côté vous serez étonné par l’absence de basses, de l’autre vous trouverez que la musique manque un peu de légèreté.

« Ce bâtiment, élevé à la fin des années 1880, montre dans sa façade le touchant désir d’accéder à la « noblesse » de lignes droites et régulières ; mais aussi, tant cette parodie de la Grèce ancienne est ici déplacée, l’échec d’une telle prétention. L’intérieur de la salle dément le programme affiché : le plafond circulaire, hérissé de stucs rouge sang, transforme le panthéon pseudo-hellène en music-hall barbouillé » [1].

Le style éclectique et pompier, propre à cette fin de siècle, ne s’applique pas qu’aux bâtiments « à la française », il existe aussi du néo-germanique avec colombages, ou du néo-slave avec colonnes courtes, bombées ou torsadées. Bucarest se couvrait de nombreuses demeures privées, mais aussi de bistrots, cafés, terrasses, théâtres, salles de cinéma, casinos, salles de concert qui contribuèrent, au moins autant que le style franco-roumain, à son surnom de Petit Paris. Ce Petit Paris a ensuite été bouleversé par les grandes avenues tracées au temps du régime socialiste et des délires mégalomaniaques du Conducator. Ces grands boulevards tristes de béton, bordés d’arbres rachitiques, aux immeubles gris et tous semblables et à l’architecture particulièrement négligée, se transforment en bidonville vertical, chacun modifiant l’aspect de son logement : climatiseurs accrochés en façade, verrières sur les balcons, paraboles.

Nombre d’immeubles sont recouverts d’immenses publicités, sur plusieurs étages, occultant les fenêtres, mais masquant aussi les verrues, bubons et cicatrices des façades. Outre leur côté anarchique, elles sont le plus souvent accompagnées d’excroissances sur les toits, tableaux lumineux, boite géante de Pepsi ou cube rouge pivotant frappé du M d’or de Mac Donald.  La palme du mauvais goût, toutes catégories, est attribuée à la firme Coca Cola, pour son enseigne lumineuse géante de la place Romana : une bouteille géante, remplie d’un liquide maronnasse, couchée sur le toit d’un immeuble. De son goulot s’écoule le même liquide qui dégouline le long de la façade pour se déverser dans un immense demi-verre collé quelques étages plus bas. Et la nuit, ça s’allume ! Ca brille et ça coule au long de la façade comme une limace géante.