Petit et grand barrages d'Assouan - Philae sauvé des eaux ?

 

Egypte Philae engloutie

« Du côté africain, le sol s’abandonne de plus en plus au sable à mesure qu’on s’éloigne de la mer »[1].

Les rives du désert enserrent de plus en plus étroitement le Nil. Assouan est le terme ultime de la présence de végétation au long du fleuve et, si la ville était autrefois menacée par le désert, elle l’est aujourd’hui davantage par le béton !

« La centrale hydroélectrique du haut barrage, l’usine de produits chimiques et l’affreux building de béton pour touristes appelé « New Cataract » s’affichaient avec superbe, défigurant un paysage naguère envoûtant dont le Nil, les falaises ocres et les îles avaient été les seuls maîtres »[2].

La construction du petit barrage à la fin du XIXe siècle, sur les rapides de la première cataracte du Nil, ne permet plus d’imaginer ce qu’était le fleuve à cet endroit. Le cours du Nil est canalisé sur la rive gauche et détourné des entassements rocheux que constituaient les rapides. Derrière le petit barrage, vers le haut barrage, le paysage est encombré de pylônes électriques, de transformateurs, de casernes, et a perdu sa grandeur sauvage. Puis, c’est la masse imposante du haut barrage, cent quatorze mètres de haut, mille cinq cent mètres de large à la base, pour retenir les eaux du Lac Nasser sur près de cinq cent kilomètres.

« De loin, le dragon semblait assoupi »[3] dans un paysage qu’il a massacré de ses déjections : bidonvilles, cités industrielles à moitié abandonnées, casernes et de ses coups de pattes, saignées et canaux...

Par suite de la construction du petit barrage d’Assouan, en 1894, l’île de Philae, sur laquelle est érigée le temple d’Isis, était immergée dans les eaux du lac de retenue dix mois sur douze.

« La noyade de Philæ vient, comme on sait, d'augmenter de soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres environnantes. Encouragés par ce succès, les Britanniques vont, l'année prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil ; du coup, le sanctuaire d'Isis aura complètement plongé, la plupart des temples antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront le pays. Mais cela permettra de faire de si productives plantations de coton ! »[4]

Le grand temple de Philae a été édifié entre la XXVIe dynastie (VIIIe siècle avant Jésus-Christ) et la période romaine. Il est dédié à Isis, l’épouse d’Osiris, Dieu de l’Au-delà et de la force fécondante, Isis déesse de l’amour divin qui avait réussi à réunir avec obstination les quatorze morceaux du corps de son époux assassiné par son frère Seth et dispersés dans les différentes parties du territoire égyptien. Grâce à cette patiente reconstitution, Osiris avait pu être ressuscité et il avait alors donné un fils à son épouse, Horus, le Dieu-Faucon.

Le temple était déjà très dégradé par les immersions régulières et, afin d’éviter qu’il soit englouti définitivement sous les eaux du nouveau barrage, l’UNESCO a réalisé de 1974 à 1976 un ambitieux programme de démontage, de transfert et de remontage de l’ensemble du temple et de ses annexes sur une île proche et plus élevée, l’îlot d'Agilkia lequel a été remodelé pour ressembler à l’original.

Cette nouvelle situation éloigne un peu le temple d’Isis de l’îlot sacré de Biga sur lequel Osiris est censé dormir de son sommeil éternel, mais l’essentiel du site est désormais préservé des flots liquides à défaut de celui des touristes. Malgré cela, le lieu conserve sa magie un peu sauvage, celui d’un très grand temple sur un îlot rocheux cerné par les eaux du Nil.


[1] Predrag Matvejevitch. « Bréviaire méditerranéen ». 1995.

[2] Christian Jacq. « Barrage sur le Nil ». 1994.

[3] Idem.