Une course pour le moins originale – A laquelle participent involontairement les touristes

 

Egypte chars

Curieusement, alors que dans nos représentations, dans le désert, il n’y a « rien », c'est un lieu où ce « rien » est très encombré de projets qui naissent et meurent. Il devient ainsi le révélateur d’une société ! Les cadavres sont nombreux le long de la piste, projets qui n’ont jamais atteint leur but, morts d’épuisement en cours de route : pont sur un canal qui aurait dû irriguer de vastes zones de culture[1], petites villes bâties mais où personne ne vit, où villes à construire mais où seuls sont présents des rangées de réverbères, n’éclairant ni routes, ni trottoirs, ni maisons, postes de polices abandonnés. Un désert peuplé de cadavres de béton.

Il est aussi peuplé de postes militaires, tous plus misérables les uns que les autres. Un muret de pierres sèches délimite un enclos carré dans lequel trois groupes d’habitations entourent une placette où flotte un chiffon déchiré et sale sur une hampe de fortune. Les maisons, chambres et bureaux, peuvent être de pierres sèches couvertes de tôle, voire même de carton et de plaques de bois aggloméré. Il s’agit de se protéger du soleil, car ici il ne pleut jamais. Si, le responsable du poste est un gradé plus autoritaire ou plus soucieux de son environnement, le poste sera plus ou moins « coquet » ; l’un d’eux est méticuleusement peint à la chaux et quelques arbres chétifs ont été plantés le long de la route et ils sont manifestement soigneusement arrosés. Plus loin, c’est un vaste camp de toile, sous 45° à l’ombre (manière de dire, car il n’y a évidemment pas d’ombre !), devant un cimetière de ferraille : une trentaine de chars de modèles différents et dont il ne semble pas que beaucoup d’entre eux soient en état de rouler.

Un grand rallye a lieu trois fois par semaine dans ce désert, dans le sens Abou-Simbel / Assouan. Il s’effectue sur une quasi ligne droite de deux cent cinquante kilomètres qui relie les deux villes. Soixante à soixante-dix participants, parfois plus selon la saison, de magnifiques cars pullman, lestés chacun de trente à cinquante touristes qui pensent naïvement visiter des temples mais servent en fait de « handicap » aux coureurs du rallye. La vitesse des véhicules, lors de ce grand prix, est néanmoins limitée, ce qui en fait sa particularité, à celle de la voiture de tête, une voiture de police qui « ouvre » la route. Règle d’or, ne jamais la dépasser ! L’objectif n’est donc pas de rouler le plus vite possible mais d’être en « pôle position » derrière la voiture de police qui avance à une vitesse de quatre vingt à cent kilomètres heures. Aussi, les cars se doublent-ils à gauche, à droite, occupant toute la chaussée alors que, parfois, un camion circule en sens inverse. Les participants se font des queues de poisson, bloquent la route, se frôlent, déboîtent brutalement. Les chauffeurs rient, apprécient les manœuvres particulièrement osées. Les passagers dorment, regardent ailleurs, prient ou serrent les fesses selon leurs opinions ou leurs tempéraments.

Parfois la course s’interrompt en plein désert, cela dépend de l’humeur du chauffeur de la voiture de police. Une première fois pour permettre à quelques autocars de faire le plein d’essence, la seconde pour que la voiture de police le fasse elle-même. A chaque arrêt de la course, l’ensemble des autocars s’entasse pêle-mêle, sur la chaussée, en deux ou trois colonnes, parfois étonnamment imbriquées, chacun essayant de se donner un petit avantage sur son voisin au moment de la reprise de la compétition. Au milieu du désert, plat, aride, soixante-dix cars s’accumulent puis repartent de plus belle. Naturellement, chacun de ces arrêts permet des rebondissements inattendus dans la position respective des candidats, chaque arrêt va corser la course, car il entraîne une recomposition de la tête de la meute. Les touristes attendent que cela se passe, continuent à dormir, à lire, à discuter... ou s’inquiètent. De toute façon, ils n’ont pas le droit au chapitre. Ils ne sont que le prétexte à l’existence du rallye. Ce jour-là, nous avons terminé neuvième après avoir longtemps occupé la quatrième place.

Nous découvrons, tout au long du séjour, que le jeu se pratique dans bien d’autres situations : en voiture, en calèche, en felouque. Conducteur, cocher, marin, chacun prend plaisir à entrer en compétition avec l’autre, même si le jeu présente quelques dangers. Il peut aussi se jouer à très grande échelle, entre navires se présentant à une écluse par exemple, l’un cherchant à griller la place de l’autre... ce qui avec des navires de 70 mètres, de quatre ponts, reste assez osé et entraîne la réalisation de manœuvres périlleuses et spectaculaires pour éviter l’abordage.


[1] « ... le canal de Tochka vient d'être mis en service. Long de 22 kilomètres, il relie le canal Nasser à un déversoir de 6 000 kilomètres carrés, pouvant être transformé en lac artificiel d'une contenance de 120 milliards de mètres cubes d'eau ». « Le Monde » du 5/11/1996. Moins de 10% des terres bordant le lac auraient été mises en culture, à des coûts de production exorbitants… Séverine Evano. « Orient XXI » du 22 avril 2014.

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