L'atelier de Franco Bertolino - Des motifs variés et allégoriques

 

Sicile Palerme Atelier Franco Bertolino

Les promenades dans Palerme vous conduisent parfois dans les endroits les plus curieux. Ainsi, derrière la Cathédrale, subsiste l’atelier du dernier décorateur de charrettes, Franco Bertolino. Cinq générations l’ont précédé qui décoraient les petites charrettes siciliennes depuis son ancêtre qui a peint les actes héroïques de l’épopée des Mille.

Ces petites charrettes circulaient sur les routes et chemins, tirées par des mules ou des chevaux, pour transporter les marchandises les plus diverses (blé, vin, sable, bois, pierre) comme les habitants. On ne sait pas exactement à quand remonte la tradition de les peindre car, si les voyageurs de la fin du XIXe y font référence, ce n’est pas le cas des voyageurs plus anciens.

 « De petites boites carrées haut perchées sur des roues jaunes, sont décorées de peintures naïves et bizarres qui représentent des faits historiques ou particuliers, des aventures de toute espèce, des combats, des rencontres de souverains, mais surtout des batailles de Napoléon Ier et des Croisades. Une singulière découpe de bois et de fer les soutient sur l’essieu ; et les rayons de leurs roues sont ouvragés (…) »[1].

D’aucuns prétendent que l’objectif était de les faire ressembler aux carrosses de la noblesse qui étaient richement ornés. Les motifs recouvrent la totalité de la charrette, non seulement les panneaux extérieurs, mais aussi le fond, les brassards, les roues, de sorte que pas un seul élément ne soit pas peint. Les couleurs utilisées sont toujours des couleurs vives, franches, éclatantes : rouge vermillon, jaune citron, bleu ciel. Les motifs sont de tous ordres : historiques, religieux, allégoriques… représentant aussi bien la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, l’épopée des Mille, que Jésus chassant les marchands du temple, la pêche miraculeuse ou bien encore Roger le Normand massacrant les Sarrasins…

L’utilisation des couleurs est néanmoins fonction du sujet, le bleu étant réservé aux sujets religieux alors que le jaune et le rouge étaient utilisés pour rendre compte des guerres, des combats ou des amours chevaleresques. Si les panneaux sont utilisés pour les scènes, les roues ou les pièces longilignes sont plutôt décorées de motifs géométriques, ou de fleurs, de feuilles, de fruits, stylisés.

Ces petites charrettes circulèrent jusque dans les années 50 et 60.

 « Et comme je les trouvai jolies ces images ambulantes qui racontaient au flanc des charrettes les légendes de Robert Guiscard et des Croisés. Il y avait de minuscules théâtres où des marionnettes les animaient: un après-midi nous entrâmes dans l’un d’eux: il était rempli d’enfants, serrés sur d’étroits bancs de bois, nous étions les seuls adultes. Nous vîmes Charlemagne, Roland, Robert Guiscard, et d’autres chevaliers, guindés dans leurs armures, pourfendre les infidèles »[2].

L’atelier de Franco Bertolino s’efforce de maintenir vivante cette tradition, mais qui utilisera aujourd’hui une charrette décorée ? Il a bien essayé d’appliquer ses décorations sur des objets modernes : triporteur ou vespa, mais sans que la greffe ai vraiment pris. Il ne reste plus que les touristes à qui l’on peut essayer de vendre ces motifs traditionnels sur des supports moins volumineux : marionnettes, assiettes ou tableaux, mais il n’est pas sûr que cela suffise à faire vivre l’artisan.


[1] Guy de Maupassant. « La Vie errante ». 1890.