Mauvais choix d’alliances et tremblements de terre

 

Sicile Selinonte Temple-F

« Huit milles au-delà de Castel Fatrano, dans un lieu inculte, sur le bord de la mer, l'on trouve trois énormes monceaux de ruines confusément entassées, et c'est tout ce qui reste de l'antique Sélinonte. Ce ne sont point là les ruines des anciennes demeures de ses habitants ; elles ont .disparu comme eux car, dans l'antiquité, les maisons des particuliers étaient aussi frêles, que leurs édifices publics étaient solides et durables ; les trois monceaux appartiennent à autant de temples qui n'ont été renversés que par des tremblements de terre. On les appelle dans le pays glipilieri de Giganti »[1].

La cité grecque de Sélinonte occupe un site remarquable, sur de petites élévations face à la mer, plein Sud, en direction de l’Afrique. Chacune de ces hauteurs est coiffée d’un chaos d’énormes blocs, en éboulis, qui se répandent en cascade.

En 650 av. J.C, un groupe de colons de Megara Hyblaea (une colonie grecque située sur la côte Est de la Sicile, au Nord de Syracuse) quitte la colonie qui connaissait un problème d’excédent démographique en regard de l'étroitesse de son territoire et s’établit ici. Le nom de la nouvelle cité qu’ils fondent alors proviendrait du « sélinon », qui désigne « l'ache », un groupe de plantes de la famille des Apiaceae classé avec les céleris dans le genre Apium, et poussant abondamment dans la région. Cette herbe est même devenue l'emblème de la cité et figurait sur ses monnaies.

Les temples grecs de Sicile auraient une propension à la monumentalité et aux effets spatiaux plus affirmée que ceux de la mère-patrie. Outre qu’ils sont généralement « périptères », c'est-à-dire qu’ils sont ceints d’un rang de colonnes sur leurs quatre faces, certains sont de taille gigantesque ce qui est particulièrement le cas à Sélinonte. Le temple dit « G » (peut-être dédié à Apollon ?) était l'un des plus grands du monde antique. Il mesure 113 mètres par 54, et couvre 6 000 m2. De plus, il présente huit colonnes en façade contre six généralement. Ses colonnes atteignaient 16,27 mètres de hauteur avec à leur base un diamètre de 3,41 mètres. Chaque tambour de colonne pèse environ 100 tonnes.

Aux VIe et Ve siècle avant J.C, Sélinonte est devenue une des plus importantes cités grecques et elle comptait environ 100 000 habitants. Mais le jeu de ses alliances à géométries très variables, avec Carthage, puis contre Carthage avec Syracuse, puis avec Carthage contre Rome ( ! ) aboutirent à une première destruction de la ville par Hannibal en 409 avant JC, puis à une seconde en 249 avant JC, les Carthaginois démantelant les fortifications, rasant les maisons et déportant la population pour que les richesses de la ville ne tombent pas aux mains des Romains.

Les Sarrasins ruinèrent ce qui restait en 827 et les tremblements de terre finirent d’entasser morceaux de colonnes sur blocs de pierre. Et les Vandales ? On a oublié les Vandales ? Ils ne sont responsables d’aucune petite destruction par-ci ou par-là ?

Depuis la visite de Louis Simond, des archéologues consciencieux n’ont pas manqué de dégager les ruines, redresser quelques murs et colonnes mais sans excès, ce qui permet de se rendre compte de l’importance des édifices de l’antique Sélinonte. Mais l’ensemble garde tout son charme avec le bruit du ressac de la mer, le chatoiement des vagues dans le soleil et la végétation méditerranéenne qui partout s’insinue entre les chaos de pierres.