Notion du « beau » en architecture et corrections – Jacques Ignace Hitorff, l’architecte de la Gare du Nord

 

Sicile Selinonte Temple-E

Les architectes grecs, ayant observé que l’œil humain déformait les lignes des édifices de très grande taille, apportèrent des corrections architecturales pour réaliser des effets d’optique assurant l’harmonie des proportions et la régularité des lignes de la structure. En conséquence, les entablements sont légèrement arqués avec un centre surélevé pour éviter une impression d’affaissement, les colonnes des extrémités sont légèrement inclinées vers l’intérieur pour pallier à une impression d’écartement vers l’extérieur, enfin toutes les colonnes sont légèrement renflées au deux tiers de la hauteur du fût pour éviter une impression d’amincissement (phénomène « d’entasis »).

Les temples devaient donner l’image du beau idéal !

 « De nouveau, nous interrogeâmes des temples grecs : nous ne trouvions rein à en dire, ils ne nous disaient rien : mais leur silence avait plus de poids que bien des bavardages. Pendant des heures, à Sélinonte, nous le subîmes sans nous en lasser, assis parmi d’énormes tambours écroulés. Pas une âme à la ronde, en ce temps là; nous avions apporté de l’eau, du pain, du raisin dont nous déjeunâmes, à l’ombre des marbres où couraient des lézards: Sartre sifflait pour les charmer »[1].

Mais problème ! Du moins pour nous et l’image que nous nous faisons de la « beauté grecque idéale », les temples, comme les statues, étaient généralement peints et pas en couleurs pastels, en demi-teintes, non mais plutôt bariolés en rouge vif, en bleu lumineux, en blanc éclatant !

 « Une nation qui peignait ses statues pouvait-elle réellement avoir le sens des valeurs plastiques comme nous l’entendons dans le monde moderne ? »[2].

C’est d’ailleurs sur les temples de Sélinonte que Jacques Ignace Hitorff (1792 / 1867) participa à la redécouverte de la polychromie des temples grecs, ce qui fit un beau scandale dans les années 1830[3] !

Curieux destin que celui de Jacques Ignace Hitorff. Né allemand à Cologne, Jakob Ignaz Hitorff devient français quand la République Française crée les départements du Rhin en 1801 puis, après le Congrès de Vienne de 1815, il devient Prussien ! Ayant fait ses études à Paris, marié à la fille d’un architecte parisien, il finira par obtenir la nationalité française, mais en 1842 seulement, après avoir travaillé pour Charles X et Louis-Philippe. Il devait déjà exister à l’époque des Hortefeux faisant un zèle imbécile pour empêcher les délinquants étrangers de venir manger le pain des Français !

Outre son travail de mise en évidence de la coloration des temples antiques, Hitorff participa activement au développement urbain de la capitale avec l’aménagement de la Place de la Concorde, de l’Avenue des Champs Elysées, de la Place de l’Etoile, du Bois de Boulogne, et la construction de quelques édifices d’importance, le Théâtre du Rond-point des Champs-Élysées, le Cirque d'hiver (tous initialement colorés), mais aussi des immeubles de la rue de Rivoli, la mairie du 1er arrondissement de Paris, l’église Saint-Vincent-de-Paul, un temple grec avec deux tours où, adepte de la polychromie, il initie de vastes décors peints. Bref, rien que des monuments bien "français" !

Enfin, il est l'architecte de la Gare du Nord pour laquelle il dessine une façade monumentale à « l’antique », organisée autour d'un pavillon central formant un arc de triomphe, encadré de deux pavillons plus petits. La façade du pavillon central, ponctuée par une série de pilastres ioniques, est composée de trois immenses baies vitrées qui mettent en évidence les fonctions de l’édifice et qui fournissent la lumière dans la grande halle située derrière. Ainsi, vous ne manquerez pas de penser à l’antique Sélinonte en allant prendre votre train de banlieu…


[1] Simone de Beauvoir. « La force de l’âge ». 1960.

[2] Lawrence Durrel. « Les îles grecques ». 1978.

[3] Jacques Ignace Hitorff. « Restitution du temple d’Empedocle à Sélinonte – L’architecture polychrome chez les Grecs ». 1851.

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