« Portrait d’inconnu » d’Antonello da Messina et révolution picturale

 

Sicile Cefalù Antonello da Messina

De la partie Ouest de la Sicile, Cefalù est certainement le lieu où « l’industrie touristique » est la plus développée. La ville ne manque certes pas d’attraits : une langue de terre coincée entre le bleu de la méditerranée et le blanc d’une haute falaise abrupte, une vieille ville médiévale, une impressionnante cathédrale anglo-normande, de nombreux restaurants et cafés tous plus accueillants les uns que les autres aux touristes étrangers… et un musée municipal issu des dons d’un baron italien, mécène de la seconde moitié du XIXe siècle.

Au Musée Mandralisca on peut y admirer une formidable collection de mollusques siciliens et une autre de monnaies anciennes, ce qui n’est évidemment pas sans intérêt pour les amateurs éclairés. Les autres se consoleront avec quelques meubles et peintures, dont le fabuleux « portrait d’inconnu », ou « portrait d’un marin inconnu » (réalisé entre 1465 et 1470) par  Antonello da Messina (1430 / 1479).

Antonello da Messina fut le plus grand peintre sicilien de son temps ainsi que l’un des maîtres les plus importants du Quattrocento européen.

La représentation en peinture de personnes identifiables apparaît tardivement, au XIVe siècle, notamment avec Giotto (1267 / 1337) qui réalise un portrait de Dante. Progressivement, les commanditaires des tableaux à thèmes religieux s’y font représenter, en prière, de profil. Mais ce n’est qu’au début du XVe que le portrait devient un genre autonome en peinture. Il se développe principalement à Florence et Venise où les personnalités sont le plus souvent dessinées en buste, de profil, selon une représentation dite « en médaille », par exemple les portraits du duc d'Urbino et de sa femme par Piero della Francesca (réalisés également entre 1460 et 1470).

A l’inverse, les portraits d'hommes d'Antonello da Messina sont eux inspirés des modèles flamands, de Van Eyck ou de Campin : buste de trois quart, cadrage serré, regard du modèle qui est dirigé vers le spectateur, lumière venant de la droite laissant la partie gauche dans l’ombre, fond sombre, traitement réaliste et bien individualisé du modèle.

Le « portrait d’inconnu » du Musée Mandralisca illustre parfaitement ces choix. L’inconnu représenté vous regarde avec la plus grande ironie ; les yeux sont plissés, pétillants de malice, le sourire, large, étiré, les lèvres fines et serrées, soulignent la dérision avec laquelle le personnage semble considérer la situation. Mais la révolution n’est pas que dans les choix de la pose, du cadrage et des jeux de lumière, elle est aussi dans la technique employée : le vernis à l’huile qui donne plus de finesse, de transparence et de réalité dans la représentation des chairs.

On raconte, que le baron Enrico Piraino di Mandralisca avait acheté ce portrait à un pharmacien qui l’avait placé au revers de la porte d’un placard, sa fille ne supportant plus son regard perçant et son air narquois !

Reste à savoir comment Antonello da Messina eut connaissance de cette révolution picturale venue des Flandres et qu’il introduisit en Italie ?

La réponse ne semble pas connue et les historiens de l’art excluent qu’Antonio da Messina ait fait un voyage en Flandres. Par contre, la Sicile était alors une colonie aragonaise comme Naples. Le roi Alphonse d'Aragon manifestait semble-t-il un tel engouement pour la peinture flamande qu’il avait déjà, avant de devenir roi de Naples, envoyé un peintre en Flandre, en 1431, pour qu'il apprenne à maîtriser les techniques des Flamands. Il semblerait également que les aristocrates napolitains, férus de collections, possédaient de nombreuses œuvres de Van Eyck. Du fait des contacts étroits entre Naples et la Sicile, Antonello da Massina y fit de nombreux séjours.

L’histoire donnera même lieu à la réalisation d’un feuilleton télévisé franco-italo-belgo-suisse, en 1974, « Le secret des flamands » avec Isabelle Adjani et Jean-Claude Dauphin. 

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