Une forteresse pour un Reich de 1000 ans – Des esclaves pour les usines autrichiennes

 

 

Autriche Mauthausen

« Jamais jusqu’à notre époque l’humanité dans son ensemble ne s’est révélée plus diabolique par son comportement et n’a accompli tant de miracles qui l’égalent à la divinité »[1].

Le croisement entre racisme et exaltation du passé germanique médiéval aboutit à Mauthausen à la construction d’un camp de concentration insensé, une espèce de château fort réalisé par les déportés, ces esclaves des temps modernes. Mais peut-on dire qu’il existe des « degrés » dans la démence de planification, construction, et organisation des camps de concentration ? Mauthausen était-il plus « fou » que Ravensbrück ou Dachau ?

Dans tous les cas, cette apparente folie se basait sur une logique parfaitement rigoureuse et implacable : il s’agissait d’utiliser un « bétail » humain, des « sous-hommes », pour produire au moindre coût notamment des armes. Ce « bétail » était d’ailleurs d’un coût économique si faible, et si facilement renouvelable, qu’il pouvait tout aussi bien construire également des tours, des portes fortifiées et des remparts !

Contrairement à tous les autres camps de concentration et d'extermination du IIIe Reich, celui de Mauthausen a été, en partie, construit en solide, en dur, en granit, il était impérissable et donc susceptible d’accompagner dans toute son histoire future le « Reich de mille ans ». La construction du camp commença en juillet 1938, soit quelques mois seulement après l’Anschluss (12 mars 1938). Les nazis employèrent un groupe de 300 prisonniers qui avaient été transférés du camp de concentration de Dachau, à côté de Munich. Au début du mois d’octobre 1938, Mauthausen comptait 565 détenus, pour la plupart prisonniers politiques ou de droit commun. En décembre 1939, le nombre de détenus était de près de 3 000, criminels de droit commun, « asociaux », opposants politiques (socialistes, communistes et chrétiens) et objecteurs de conscience, au nombre desquels des Témoins de Jéhovah.

Les détenus de Mauthausen étaient utilisés comme travailleurs forcés et ils furent employés à la construction du camp en utilisant le granit extrait de la carrière voisine : mur d’enceinte, chemin de ronde, tours de guet avec meurtrières, portes monumentales, entrée imposante surmontée d'un grand aigle de bronze à croix gammée, le tout à l’image d’une impressionnante forteresse médiévale. Six jours par semaine, du lever du jour à la tombée de la nuit, les prisonniers travaillaient à extraire le granit et étaient forcés à gravir, les pierres sur leur dos, un escalier de 186 marches inégales, certaines hautes d'un demi-mètre. Entre 1940 et 1941 des garages à l'usage des véhicules des SS furent édifiés. Organisés autour d'une cour rectangulaire, ils comprenaient la porte d'entrée encadrée de deux tours et surmontée du grand aigle aux ailes déployées, des garages, et un chemin de ronde. Entre 1941 et 1942, le mur d'enceinte, les remparts, les tours étaient achevés et la place d'appel était empierrée.

Mais le camp de concentration de Mauthausen n’était pas un camp fortifié à l’abri de tous les regards derrière ses formidables murailles. D’une part, les baraques des déportés étaient situées hors des murailles, d’autre part, Mauthausen avait aussi des camps annexes répartis dans toute l’Autriche. A Amstetten, construction de chemins de fer (3 000 détenus), à Enns, construction de bunkers (2 000), à Gross-Ramming, construction d'une centrale (1 000), à Hinterbruhl, usine d'avions (1 800), à Leibnitz-Peggau, usine d'armements (655), à Linz III, usine d'armements (5 600), à Peggau, usine d'armements (900) ; à Schlier, Redl-Zipf, production de fusées V et atelier de fausse monnaie (1 500), à Schwechat, usine d'avions (2 600), à Saint Valentin, production de chars (1 500), à Steyr, usine d'armements (1 800), à Vienne, usine Saurer d'armements (1 500), à Vienne Neudorf, production de moteurs d'avions (3 000)… A Gusen, plus de la moitiés des 70 000 détenus sont décédés entre décembre 1940 et mai 1945, à Ebense ce serait entre 10 000 et 12 000 déportés qui auraient trouvé la mort, à Melk, connue pour sa prestigieuse abbaye bénédictine baroque, il y aurait eu 10 000 victimes…


[1] Stefan Zweig. « Le monde d’hier ». 1944.