Des monuments commémoratifs grandiloquents – Eviter la théâtralité ?

 

Autriche Mathausen 2

Grâce à la conservation des clichés photographiques réalisés pendant la guerre, on peut aujourd’hui avoir une illustration des conditions de vie et de travail au sein du camp de Mauthausen. En 1940, les SS créèrent un service d’identification au sein de l’administration du camp, lequel était seul autorisé à prendre des photos à l’intérieur du camp. Pour les nazis ces photos avaient pour objectifs de servir à la création de fiches signalétiques des détenus, d’illustrer des documents sur la construction du camp, d’effectuer des reportages sur les visites de dignitaires nazis, voire de faire des mises en scène de morts « non naturelles » de détenus.

Des détenus, Républicains espagnols, furent chargés du fonctionnement de ce service et purent ainsi détourner une partie des clichés au péril de leurs vies et les confier à une résistante allemande résidant au village de Mauthausen, Anna Pointner. C’est ce qui explique la richesse de la documentation photographique à Mauthausen, les SS ayant généralement essayé de faire disparaître les traces de leurs crimes.

En souvenir des milliers de victimes de cette barbarie, les différents Etats ayant eu des ressortissants morts en déportation à Mauthausen ont érigé des monuments commémoratifs à l’emplacement des anciens casernements des SS. Hélas, ces monuments n’échappent généralement pas à une certaine grandiloquence qui devient presque insupportable tant les bâtiments qui demeurent, les expositions de photos, les films, sont suffisants pour vous nouer la gorge. Sont ainsi représentés tous les symboles les plus éculés : un cœur au sommet d’une colonne pour les Français, un groupe d’hommes et de femmes aux poings levés pour les Hongrois, une mère éplorée pour les Allemands, des fils de fer barbelés stylisés, des soldats libérateurs, des colonnes, des murs, que sais-je ? Derrière cet amoncellement de signes, le langage des artistes se révèle finalement d’une bien grande pauvreté émotionnelle.

Ces différents monuments sont l’antithèse du remarquable monument aux morts de la guerre du Viêt-Nam situé à Washington : un mur de marbre noir, enterré comme un coin dans le sol, portant le nom de tous les soldats disparus en d’innombrables colonnes parallèles, disposées de façon à ce que chaque nom puisse être lu, touché même du doigt. Cette simplicité et ce dépouillement deviennent terriblement saisissants. Le fait que le mémorial ne soit pas érigé, mais au contraire enfoncé dans le sol en souligne le côté dramatique. Il n’y a là aucune grandiloquence, il s’y affirme quelque chose de plus fondamental, de plus profond, de plus honteux et de plus tragique.

Pourquoi chaque nation a-t-elle voulu honorer « ses » morts ? Faut-il revendiquer ses morts « à soi » ? Heureusement, si plus de 20 monuments nationaux ont été érigés sur la zone du mess des anciens officiers SS, il y a un mémorial pour les Juifs et un pour les Roms. Mais pourquoi honorer sur une base nationale ? Honorer par catégories serait-il plus absurde : les communistes, les chrétiens, les démocrates, les résistants, les objecteurs de conscience, les homosexuels, les prisonniers de guerre… qui ont eu à subir les mêmes violences ?

« ... des tombeaux en abondance,
Des sépultur’s à discrétion
Dans tout cim’tière d’ quelque importance
J’ai ma petite concession... »[1 

Cette théâtralité, cet entassement de signes à Mauthausen devient gênant, comme s’ils faisaient disparaître les déportés, symboliquement, sous une épaisse couche de pierres et de bronze mêlés, une seconde mort. S’il faut rendre hommage aux déportés, un hommage qui concrétise collectivement notre devoir de mémoire, c’est la vie qu’il faudrait magnifier, la vie avec ses aspects dynamiques, multiples, changeants, différents, contradictoires, car c’est bien un crime contre la vie qui a été commis à Mauthausen. Un monument « vivant » peut-être comme celui qu’imagine Elsa Triolet pour son personnage de Régis Lalande[2] ?


[1] Georges Brassens. « La ballade des cimetières ». 1961.