Mise en cause du conformisme et de la pensée unique – Un passé qui passe mal

 

Autriche Sankt Johan im Tirol

« Donne-moi ton manteau, Martin,
mais d’abord, descends de ton cheval
et laisse là ton épée,
donne-le moi tout entier »[1].

Avant les « imprécateurs » Peter Handke, Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek qui secouèrent vigoureusement la bien-pensance des années d’après-guerre, l’amnésie et le refoulement collectif des responsabilités autrichiennes dans le nazisme, Ilse Aichinger avait rédigé très tôt (1946) un manifeste « Aufruf zum Mißtrauen »[2] (« Appel à la méfiance ») : « Méfions-nous de nous-mêmes. De la clarté de nos convictions, de la profondeur de nos pensées, de la bonté de nos actions ! De notre propre vérité, il faut se méfier ». Elle y appelait à réapprendre la langue allemande après son utilisation pervertie par les nazis. Ilse Aichinger passera du roman[3] à la poésie dans laquelle elle cherchera à s’exprimer avec une très grande économie de mots dans une poésie de l’exil, de l’absence, du départ. Malgré le petit nombre d’ouvrages qu’elle rédigera, il semble que son œuvre ait joué un rôle important dans la production littéraire autrichienne.

Des femmes écrivains soulèvent aussi d’autres aspects du conformisme, avec moins de rage peut-être que Peter Handke, Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek, mais avec beaucoup de finesse. Elles le font en posant notamment la question du rapport homme / femme, de l’émancipation des femmes de la tutelle masculine dans une société qui reste marquée par des règles très patriarcales. Les trois K « Kinder, Küche, Kirche » (« enfants, cuisine et église ») de Guillaume II et du troisième Reich semblent avoir eu encore plus de résonnance dans la société autrichienne que dans l’allemande.

Avec « On a tué Stella »[4], l’auteure dénonce l’hypocrisie des rapports au sein d’un couple qui se cache ses responsabilités respectives dans un suicide, responsabilités directes pour l’homme, passivité et non-assistance pour son épouse, ce qui ne peut évidemment que faire penser aussi aux attitudes du peuple autrichien sous le nazisme.

Dans « Le mur invisible »[5] la narratrice est naufragée dans un espace fermé, un chalet de montagne et ses alpages, après une catastrophe nucléaire qui a vraisemblablement détruit toute civilisation. Devant survivre dans des conditions très difficiles, elle aboutit néanmoins à une forme d’accomplissement de soi qu’elle n’avait pas trouvée auparavant dans une société dominée par les hommes. Elle ne cherchera d’ailleurs jamais à sortir de cet espace, le mur invisible qui l’enferme la protège peut-être aussi des valeurs d’une société qu’elle ne partage plus. Si, à la fin du récit, un homme apparaîtra néanmoins dans cet univers clos, il se conduira avec la plus grande violence en tuant ses animaux familiers et la narratrice l’abattra d’un coup de fusil. Derrière une vision panthéiste de la nature, marque de la culture germanique, la fable est terrible.

Dans les cinq nouvelles réunies sous le titre « Trois sentiers vers le lac »[6], cinq femmes racontent leurs stratégies de survie dans un monde qu’elles jugent hostile, expriment le décalage qu’elles ressentent avec une réalité agressive et comment elles tentent d’y échapper, de « s’arranger avec le monde qu’elles connaissent » selon la formule d’Ingeborg Bachmann, notamment dans un rapport dominant des hommes sur les femmes.

La littérature contemporaine autrichienne est parfois étonnante pour un lecteur français, elle peut même être difficile à aborder par sa violence contenue, bien qu’impressionnante par sa richesse narrative, mais elle apparait surtout indispensable pour les étrangers afin de ne pas se laisser prendre, ou s’énerver, des paysages de carte postale trop propres et trop parfaits.

[1] Ilse Aichinger. « Appel posthume », in « Le jour aux trousses ». 1981.

[2] Ilse Aichinger. « Aufruf zum Mißtrauen ». In « Plan », Heft n°7, p 588. Juillet 1946.

[3] Ilse Aichinger. « Un plus grand espoir ». 1948. La première fiction fantastique en langue allemande qui tente de décrire l’incompréhensible, le racisme et la déportation des Juifs, à travers les yeux des enfants.

[4] Marlen Haushoffer. « On a tué Stella ». 1985.

[5] Marlen Haushoffer. «  Le mur invisible ». 1968. Le roman a été adapté pour le cinéma en 2012.