Le développement du capitalisme marchand grâce à la Lettre de change - Une "chambre de compensation" de Besançon à Plaisance

 

Emilie Romagne Les changeurs

Quoique fort riche du fait de l’ampleur de ses domaines, la famille Farnèse avait-elle les moyens de payer l’édification d’un palais d’une telle taille ? Dans quelle mesure l’existence de la foire de change de Plaisance (de 1579 à 1621 et de 1638 à 1641) était-elle une source de revenus pour le duc ?

Avec le développement des grandes foires de marchandises se généralise l’utilisation de la lettre de change. « L’aller », indique le prix en monnaie locale qu'on doit payer, dans une place donnée, pour obtenir, en foire, l’équivalent dans la monnaie de la foire ; le « retour » représente le prix à payer en monnaie locale, sur une place donnée, pour une somme reçue dans la monnaie de la foire. « Aller » et « retour » représentent les gains, éventuellement les pertes, sur une opération de change. Petit à petit, va s’installer la pratique du « rechange », la compensation des lettres de change.

L’utilisation de la lettre de change et la pratique du rechange permettent le développement des échanges de marchandise en évitant les transferts de fonds, lents, difficiles et dangereux. Mais ils deviennent aussi un magnifique instrument de prêt à intérêt participant à l’émergence d’une nouvelle catégorie, les banquiers, qui prêtent sur lettres de change et qui payent leurs activités sur la différence des prix de l’aller et du retour. Les grandes foires de commerce deviennent ainsi des rendez-vous de banquiers qui viennent s’y échanger réciproquement leurs lettres de change. C’est ainsi qu’à Lyon s’échangent, quatre fois par an, les paiements entre l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas.

Besançon va ensuite jouer un rôle important quand les Génois de Lyon viennent s’y établir, en 1535, à la foire de Pâques, ayant été chassés de Lyon puis de Chambéry. Ceci au moment des grands transferts de fonds des Impériaux ! Car les Génois ont judicieusement choisi l’alliance avec Charles Quint, contre les Français, en échange de la reconnaissance de leur autonomie par l’Empereur (1528). Ils deviendront les banquiers de l’Empire en consentant des avances à la monarchie espagnole notamment pour financer les guerres des Pays-Bas, avances gagées sur les marchandises, l’or et l’argent ramenés dans les galions de retour des Amériques, puis sur des bons du trésor impérial. Plus que simples banquiers, ils approvisionneront également l’Espagne en produits européens pour la consommation de luxe de la cour et de la noblesse. De fait, l’or ramené des Amériques aboutira in fine dans les coffres des banquiers et commerçants génois.

« L’or naît aux Indes, meurt en Espagne, est enseveli à Gênes »[1]

A partir de 1579 les foires de « Bisenzone » (nom donné par les Génois à cette chambre de compensation) se déroulent à Plaisance toujours sous la férule des banquiers génois qui ont dû trouver plus commode de se rencontrer dans la plaine du Pô qu’en Franche-Comté à un moment où baissait l’importance économique de la ville de Besançon, peut-être aussi par suite de conflits avec l’évêque de la ville[2]. La proximité de Milan devait arranger aussi les banquiers milanais. Lorsqu’en 1622 les banquiers génois quittent Plaisance pour Novi, les Milanais et les Florentins y restent et font concurrence aux Génois. De fait, l’utilité des foires de change se modifie : les Génois se désengageraient progressivement auprès de l’Espagne vu l’ampleur des dettes espagnoles et, de son côté, le roi d’Espagne aurait moins besoin des prêteurs génois suite à la paix de Münster  avec les Provinces-Unies (1648).

Tous les trimestres, cinquante à soixante représentants des grandes maisons de prêt et de banque se réunissaient donc à Plaisance pendant huit jours. Quelles étaient les retombées économiques de ces foires dans lesquelles s’échangeaient des masses d’argent ? Il est vrai que cela fonctionnait comme une chambre de compensation et donc, si des volumes importants étaient traités, cela ne donnait lieu à aucun paiement en numéraire, les différences éventuelles étant réescomptées. Néanmoins, pour l’organisation de ces foires, le duc avait concédé des privilèges qu’il devait bien monnayer ? Mais je n’ai trouvé aucune information sur les retombées locales des foires de change.


[1] F. De Quevedo. Cité par l’Encyclopédie Universalis.

[2] François Pernot. « La Franche-Comté espagnole ». 2003. Sur le sujet des foires de Besançon, voir les nombreux articles des « Annales d'histoire économique et social ».

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