Les statues équestres de Plaisance - Les églises "baroquisées"

 

Emilie Romagne Piacenza Piazza-dei-Cavalli

Plaisance, il est vrai, n’est plus lombarde même si elle en garde certains traits dans son architecture notamment. Elle est située rive droite du Pô, en Emilie-Romagne, et historiquement liée à Parme depuis le milieu du XVIe siècle.

Si les édifices romans (San Antonino, Santa Eufemia), gothiques (Duomo, palazzo del comune) et Renaissance (église du Saint-Sépulcre, San Sisto, palais Farnèse) sont nombreux, pas de trace d’édifice baroque à Plaisance ! Du moins, s’il n’y a pas d’édifice baroque, une œuvre qui annonce le baroque est-elle présente avec les deux cavaliers de la piazza dei Cavalli du sculpteur Francesco Mochi (1580 / 1654) lesquels représentent Ranuccio Farnèse (réalisée en 1620) et Alexandre Farnèse (réalisée en 1625).

Dans la statue d’Alexandre Farnèse, plus encore que dans celle de Ranuccio Farnèse, la vie est comme pétrifiée au moment de sa plus grande tension : les naseaux des chevaux sont ouverts, la gueule ouverte, montrant les dents, la crinière est échevelée, les muscles saillants, la queue virevoltante, les vêtements amples forment des plis parallèles dans le vent de la course…

« Le baroque, mais c’est la vie vue à travers cette lanterne magique : des tumultes gratuits, des trompe-l’œil, des corps irréels, des gestes théâtraux, des batailles pour rire, des émotions exagérées, des accumulations de péripéties »[1].

La comparaison de ces deux statues permet de juger de l’évolution du traitement de la statuaire, laquelle gagne en dynamisme même si Ranuccio n’eut pas la vie aventureuse d’Alexandre ! Les sculptures du Bernin, considéré comme un des initiateurs et des maîtres de l’art baroque, sont généralement postérieures : « Le Rapt de Proserpine » de 1621-1622, « David » de 1623-1624, « L'Extase de Sainte Thérèse » (1647-1652), « La Bienheureuse Ludovia Albertoni » (1671-1674), « La statue équestre de Louis XIV » de 1671-1677. De son côté, Mochi avait déjà réalisé une œuvre particulièrement audacieuse, « L’annonciation » à Orvieto (1603-1608), dans un grand élan spiralé, qui est considérée comme l'élément fondateur du style baroque en sculpture.

Il est intéressant de comparer les statues équestres de Mochi avec celle que réalisa, un peu plus tard, Le Bernin pour Louis XIV. Dans cette dernière l’effet de vie est encore accentué : le cheval ne se contente plus de trotter, il se cabre en grimpant des rochers, et le cavalier maîtrise sa monture d’un mouvement demi-circulaire. La statue, très dynamique, mais aussi très royale car elle rend bien l’autorité du cavalier sur sa monture, comme celle du souverain sur son royaume et ses sujets, ne plut pourtant pas à Louis XIV qui voulait une statue sur le modèle de celle de Constantin, une statue pourtant plus banale, plus statique, mais « en majesté » ! Ce déplaisir royal illustre l’incompréhension qui perdure du côté français pour l’art baroque. Entre les Français d’aujourd’hui et Louis XIV la filiation est d’évidence.

Est-ce parce que notre œil, notre sensibilité « française » sont marqués par l’art roman ? Est-ce par notre référence au cartésianisme et à la « Raison » ? Un Français ne manquera pas d’être étonné par la décoration de certaines églises de Plaisance laquelle lui donnera le tournis. Car si Plaisance de possède pas de construction baroque (encore que le palais Farnèse en annonçait aussi les formes avec sa cour intérieure et son hémicycle) nombre de ses églises ont été « baroquisées » : Santa Madonna di Campagna, le chœur de San Giovanni in Canale… Sur les murs ce ne sont que représentations peintes en trompe-l’œil de corniches, de volutes, de balcons, de colonnes, de frontons, de guirlandes de fruits, d’oculi et de fenêtres, de statues, de bas-reliefs, de ciels dans lesquels voguent des anges, des putti et des saints ! Pas un centimètre carré sans une représentation qui ne signifie une saillie, un changement, un mouvement, une course, une élévation. Mais cela va plus loin encore, pour signifier ce grand mouvement général, les nuages outrepassent leurs cadres, les personnages franchissent les corniches, bref les limites explosent, la vie jaillit, déborde, incontrôlable, elle n’est pas « raisonnable » ! N’est-ce pas cela qui nous gêne ? Bien plus que les Allemands, pourtant ardents défenseurs de l’ordre et de la règle, mais intégrant beaucoup mieux que nous la dialectique des contradictions. Hegel était allemand, Descartes, français.