Un lieu vide – Habité par le souvenir du geste du Chancelier Willy Brandt

 

Pologne Varsovie ghetto

Varsovie a durement souffert des opérations militaires lors de la dernière guerre mondiale. La ville a d’abord été systématiquement bombardée par les avions allemands, en septembre 1939, lors de la conquête de la Pologne par les armées du IIIe Reich. Puis le cœur de la ville, qui abritait le ghetto, fut entièrement rasé par les nazis après l’écrasement de l’insurrection juive du ghetto du printemps 1943. Enfin, après l’insurrection polonaise du 1er août 1944, une bataille féroce s’y déroula jusqu’à l’écrasement des partisans polonais, en octobre. Finalement, les armées allemandes durent évacuer la ville, en novembre de la même année, devant la reprise de l’avancée des troupes soviétiques, non sans détruire systématiquement ce qui pouvait rester de la ville !

Bref, il ne restait pas grand-chose.

A l’exception de la vieille ville qui a été presque entièrement reconstruite en respectant scrupuleusement l’architecture ancienne de ses maisons des XVe et XVIIe siècle, Varsovie ne semble pas présenter un grand intérêt architectural. Elle comprend un ensemble d’immeubles assez ternes au dessus desquels surnage la tour du Palais de la Culture, un don de l’URSS après guerre : une pièce montée stalinienne, construite à l’image des buildings moscovites.

Signe des temps nouveaux et des changements en cours, en face de la pâtisserie soviétique, s’est installé un Mac Do, d’une architecture toute de métal et de verre teinté. Plus « moderne » certes, mais pas beaucoup plus intéressante d’un point de vue de la création artistique.

« C’est une magnifique victoire sur la mort, mais on dirait que la vie hésite encore à s’y poser »[1].

Du ghetto de Varsovie, il ne reste rien. Le ghetto se situait au centre de la ville et représentait 8% de sa surface. Il était entouré par 18 kilomètres de murs hauts de plusieurs mètres enserrant une superficie d’environ 300 hectares. 400 000 personnes y vivaient dans des conditions de précarité extrême. A partir de l’été 1942 les nazis organisèrent la déportation de la population du ghetto vers le camp de Treblinka pour y être exterminée. En avril 1943, il restait 40 à 50 000 habitants dans le ghetto quand une poignée de résistants engagèrent une lutte désespérée contre l’occupant.

A la suite de cette insurrection le ghetto fut totalement détruit. Sur son emplacement a été bâti un grand ensemble d’immeubles d’habitation, à l’architecture tout-à-fait ordinaire : des barres entrecroisées qui alignent leurs rangées infinies de fenêtres toutes semblables selon un rythme immuable : deux fenêtres, un balcon, deux fenêtres, un balcon. Rien qui ne puisse permettre d’accrocher le plus petit souvenir du drame qui s’est joué ici. Le tracé original des rues du ghetto a lui-même disparu. C’est froid, lisse, vide.

Bien sûr, un monument a été érigé - moyen de faire autrement ? - mais tout aussi insignifiant dans son architecture, creux et vain au milieu d’une grande place désolée : un massif bas relief de bronze représentant un groupe de femmes et d’enfants, accolé à un pan de mur gigantesque de marbre gris.

« Pour qui a vu les ruines du Ghetto
Les faits humains ne sont pas à refaire
Tout doit changer sinon la mort s’installe
Mort est à vaincre ou bien c’est le désert »[2].

Ce désert là ne dit rien, sinon du solennel très officiel, du verbiage rituel, du discours convenu. Le geste du chancelier ouest-allemand Willy Brandt de s’agenouiller devant ce monument, le 7 décembre 1970, a l’immense mérite, non seulement de reconnaître la responsabilité allemande dans cette tragédie, mais aussi d’introduire un comportement sensible, non conventionnel, brisant la gestuelle officielle et habituelle.


[1] Simone de Beauvoir. « La force des choses ». 1963.

[2] Paul Eluard. « Dans Varsovie la ville fantastique ». 1948.

Liste des articles sur Pologne, un voyage écourté.

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