Irresponsabilité et bêtise – Vivre dans les meubles de personnes disparues

 

Pologne Ghetto

Les relations entre Polonais de confession catholique avec ceux de confession juive ne semblent pas encore totalement soldées s’il faut en croire un slogan écrit en grandes lettres peintes en noir sur la jetée du port de Gdansk : « Jude, Raust ! » (« Les juifs dehors ! »). Ceci alors qu’il ne reste quasiment plus aucun Juif en Pologne, tant la déportation y a été efficacement conduite par les nazis !

Lors de la fondation du Royaume de Pologne au Xe siècle, ce pays avait été un des pays les plus tolérants en Europe et ceci jusqu’au XVIIe siècle. Ce fait explique l’afflux en Pologne des Juifs chassés ou persécutés dans l’Europe occidentale. La communauté juive en Pologne était alors une des plus grandes et des plus actives au monde. Par la suite, les conflits de la Pologne avec ses voisins suédois, russes et prussiens diminuèrent la sécurité de la population juive. Lors de la domination russe des pogroms eurent lieu de 1881 à 1884, puis de 1903 à 1906. Suite à cette première vague de pogroms, on estime à deux millions le nombre de personnes de confession juive qui émigrèrent aux Etats-Unis. Néanmoins, la population de confession juive restait importante et, en 1939, elle comprenait de 3 à 3,5 millions de personnes soit 10% de la population polonaise.

2,7 millions de polonais d’origine juive furent tués par les nazis, soit au cours des opérations militaires, soit de faim et, les plus nombreux, par leur extermination dans les camps. A la fin de la seconde guerre mondiale, seuls survécurent 300 000 polonais de confession juive le plus souvent parce qu’ils s’étaient réfugiés en Union Soviétique. De 100 à 120 000 Juifs quittèrent la Pologne entre 1945 et 1948 du fait de pogroms ou par suite du refus du régime communiste de restituer les biens confisqués aux Juifs pendant guerre, soit par désir d’émigrer en Palestine. En 1990, en Pologne, la population de confession juive ne serait plus que de 100 000 personnes environ dont le 1/3 seraient pratiquantes.

« Qui a créé le mouvement libéral en Autriche… Les Juifs. Par qui les Juifs ont-ils été trahis et abandonnés ? Par les libéraux. Qui a créé le mouvement nationaliste allemand en Autriche ? Les Juifs. Par qui ont-ils été lâchés… que dis-je lâchés…, couverts de crachats comme des chiens ?… Par les Allemands ! Et il leur arrivera la même aventure avec le socialisme et le communisme. Quand la soupe est servie, on vous chasse de la table »[1].

Que le slogan « Jude, Raust ! » soit écrit en allemand, en face de la presqu’île de Westerplatte où les nazis ont déclenché la seconde guerre mondiale, souligne l’inculture, l’irresponsabilité et la sottise de son auteur. Hélas, aucun peuple n’est à l’abri de la bêtise humaine.

Nous avons l’occasion de vivre concrètement cette difficile histoire des relations entre Polonais de confessions catholique et juive dans la famille où nous sommes accueillis à Gdansk. Suite aux bombardements et à la destruction de leur maison pendant la guerre, les autorités polonaises ont attribué, à la Libération, à la famille qui nous reçoit un appartement qui avait appartenu à des polonais de confession juive dont tous les membres ont vraisemblablement disparu, déportés ou, au mieux, exilés. Près de cinquante ans après la fin de la guerre, tout dans l’appartement est resté en place comme au moment du départ de la famille juive, tout y rappelle encore les anciens propriétaires : les meubles, les livres, les tableaux, la vaisselle, l’argenterie ! Les actuels habitants n’ayant pas osé modifier quoi que ce soit : crainte de devoir restituer l’appartement et son contenu à ses anciens propriétaires ? Respect, en leur mémoire, des objets ayant appartenu à une famille si durement frappée ?

Une situation un peu comparable existe en Algérie où des familles algériennes ont occupé les logements des Pieds-noirs expatriés. Ces familles conservent même parfois, dans le même tiroir, les photographies de la famille exilée. Mais dans le cas de la Pologne, cette occupation se double d’une terrible réalité : vivre dans le décor et utiliser les biens d’une famille dont on peut supposer qu’elle a été assassinée dans des conditions abominables.


[1] Arthur Schnitzler. « Vienne au crépuscule ». 1908.

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