Un sénateur romain – Une décapitation régulière – La menace d’être appelé au gouvernement

 

Rome Sant'Eustachio San Andrea della Valle Abate Luigi 1

Sur le côté gauche de l’église Sant’Andrea della Valle, sur une petite placette, est dressée une étrange statue, c’est « l’abate Luigi » (l'abbé Louis). L’abbé Louis est une statue antique représentant vraisemblablement un consul ou un sénateur romain[1]. Elle proviendrait des ruines du théâtre de Pompée. Trouvée lors de la création des fondations du palais Vidoni, elle a d’abord été adossée à une niche de l’édifice.

Seulement, voilà que la statue se mit, elle aussi, à parler comme Pasquino ! Pour éviter qu’elle ne soit victime des gamins qui lui lançaient des pierres, peut-être aussi pour qu’elle ne parle pas trop et ne soit pas sujette à raconter des moqueries à l’égard des puissants, elle fut installée dans le vestibule du palais. Mais, elle n’était certainement pas assez jolie pour le propriétaire du palais ; il est vrai qu’elle apparait d’une facture assez maladroite : rigide et austère, avec une tête qui semble petite. Elle fut donc placée à côté de l'église de Sant’Andrea della Valle en 1924.

Sur le socle de la statue sont inscrits ces vers : 

fui dell’antica roma un cittadino
ora abate luigi ognun mi chiama
conquistai con marforio e con pasquino
nelle satire urbane eterna fama
ebbi offese, disgrazie e sepoltura
ma qui vita novella e alfin sicura
je fus de l'ancienne Rome un citadin
maintenant abbé Luigi on m'appelle
j’ai conquis avec Marforio et avec Pasquin
une éternelle renommée dans la satire urbaine
j'eus des offenses, des malheurs et une sépulture
mais ici une vie nouvelle et enfin sûre

Selon la légende, le nom de Luigi lui viendrait d'un sacristain de l'église voisine, non pas Sant’Andrea della Valle contre laquelle elle repose, mais de Santo Sudario dei Savorjardi, un homme qui était contrefait mais avait la langue bien pendue ! 

Enlevée du vestibule du palais, la statue n’en eut pas la vie plus tranquille pour autant ! En effet, elle « perd la tête » assez régulièrement ; la dernière fois ce dût-être en 2014 ou 2015. Lors d’une décapitation précédente, en 1966, l’abbé Luigi retrouva néanmoins la parole pour s’adresser, en romanesco, au vandale qui l’avait décapité : 

"O tu che m'arrubasti la capoccia
vedi d'ariportalla immantinente
sinnò, vôi véde? come fusse gnente

me manneno ar Governo. E ciò me scoccia".

O tu che mi rubasti la testa,
 vedi di riportarla immediatamente,
sennò, vuoi vedere? come se fosse niente,

mi mandano al Governo. E ciò mi secca [2]

O toi qui me volas la tête,
veux-tu la rapporter immédiatement,
sinon vous allez voir ? comme un rien,
ils m’envoient au Gouvernement.

Et cela m’embête[3] 

Jusqu’à présent l’abbé Luigi retrouvait à chaque fois sa tête car une copie en avait été faite et déposée au museo di Roma in Trastevere. L’abbé Luigi n’avait donc pas encore eu à siéger au gouvernement ! Mais ce temps est peut-être venu car, aujourd’hui[4], sa tête n’a toujours pas été remplacée. La malheureuse statue est d’ailleurs dans une position bien inconfortable entourée qu’elle est de palissades et d’échafaudages. Je doute néanmoins qu’elle puisse jamais siéger un jour au gouvernement car, si l’on n’y a pas besoin nécessairement de sa tête, il est désormais indispensable d’y beaucoup communiquer, or l’abbé Luigi est maintenant devenu muet.


[1] Cristina Giovannini. « Pasquino e le statue parlanti ». 1977.

[2] Traduction en italien. Voir le site de Roma Segreta.

[3] Traduction personnelle.