Une représentation du Tibre ? – L’interlocuteur préféré de Pasquino

 

Rome Campitelli Palais Neuf Marforio

Le Palais Neuf date « seulement » de 1654, d’où son nom ! Imaginé par Michel-Ange, il a été édifié sous la direction de Girolamo Rainaldi et de son fils Carlo. Il reproduit la disposition mais aussi le dessin de la façade du Palais des Conservateurs. Sa disposition oblique était déjà marquée par la présence d’un grand mur de blocage sur le côté de l’église Santa Maria in Aracoeli.

Il abrite les collections d'antiquités romaines dont certaines particulièrement connues par leurs très nombreuses reproductions : le Gladiateur blessé, Éros bandant son arc, Léda au cygne, le Galate Mourant, la mosaïque des Masques de théâtre… et Marforio !

Dans la cour du palais, en face de l’entrée, Marforio trône dans une niche peu profonde. Rien d’extraordinaire, direz-vous, une statue symbolisant vraisemblablement un océan ou un fleuve, Neptune ou le Tibre. En effet, le personnage est négligemment allongé et serre une coquille dans la main droite et, sous la statue, la bouche d’une pieuvre aux tentacules emmêlés, verse de l’eau dans une vasque.

Marforio doit peut-être son nom à l’endroit où il fut trouvé, le Forum d’Auguste et plus particulièrement le temple de Mars, dénommé « Martis Forum » d’où par déformation « Marforio ». Pour d’autres, son nom dériverait des propriétés d'une famille Marfoli, ou Marfuoli, situées dans près de la Prison Mamertino où la statue se trouvait jusqu'en 1588. Giacomo Della Porta envisagea de l’intégrer dans plusieurs projets de fontaine, pour finalement la réutiliser dans une fontaine adossée au mur de la nef de Santa Maria in Aracoeli. Quand le pape Innocent X fit construire le Palais Nouveau, la fontaine fut démontée et Marforio placé dans la cour du palais[1].

C’est accorder beaucoup d’intérêt pour une statue assez ordinaire ! Mais justement, il ne s’agit pas de n’importe quelle statue, Marforio était une des six statues parlantes de Rome. Il parait, qu’autrefois, Marforio et Pasquino dialoguaient souvent ensemble. Par exemple, quand le pape Sixte V Peretti, fils d’une humble famille de paysans, a été élu sa sœur, Camilla, a eu des volontés de grandeur. Alors Marforio a interrogé Pasquino : « Pourquoi êtes-vous si sale ? Votre chemise est noire comme celle d’un charbonnier ». A quoi Pasquino répondit : « Que puis-je faire ? ma blanchisseuse est devenue une princesse ! ».

En 1667, à propos d’Alexandre VII Chigi, ils eurent le dialogue suivant :

Marforio.

« Che ha detto il Pontefice nelle sue hore estreme »
Pasquino.
« Maxima de se ipso ,
Plurima de parentibus,
Prava de principibus,
Turpia de cardinalibus,
Pauca de Ecclesiâ,
De Deo nihil ».

Marforio.

« Qu'a dit le souverain Pontife à ses derniers moments? »
Pasquino.
« Beaucoup de choses de lui.
D'un certain nombre de ses parents.
Du mal des princes,
Des infamies dés cardinaux,
Peu de paroles de l'Église,
Et de Dieu, rien ! »[2].

Ou cet autre dialogue à propos de la Suisse :

Pasquino :

« Là où est ton trésor, là est aussi ton cœur ! »

Marforio lui rétorque :

« Quel mauvais marché de vendre sa liberté pour un peu d'or ! »[3]

Mais dans un musée, pas question de faire du scandale ! Marforio s’est habitué à l’aspect feutré et mémorable des lieux ; il en a perdu la parole qu’il avait pourtant bien pendue.


[1] Cristina Giovannini. « Pasquino e le statue parlanti ». 1997.

[2] Mary Lafon. « Pasquino et Marforio, les bouches de marbre de Rome ». 1877.